Dans le cadre de la programmation du mois d’avril, Odyssud accueillait l’ensemble baroque Les Ombres pour un concert décentralisé dans l’église Saint-Pierre de Blagnac. Le concert, intitulé « Souffle sacré », s’articulait autour de la figure de François Couperin et de ses Leçons de ténèbres pour le Mercredi Saint (1714), œuvre ayant fait l’objet d’une production discographique l’année dernière par ce même ensemble.

L'ensemble Les Ombres à l'église de Blagnac © Les Ombres
L'ensemble Les Ombres à l'église de Blagnac
© Les Ombres

Le concert s’ouvre avec le « Kyrie » de la Messe propre pour les couvents de religieux et religieuses (1690) par le petit orgue positif de Marc Meisel, l’orgue de l’église étant lui-même fermé durant le temps pascal. Cet extrait soliste fixe l’ambiance sacrée du concert malgré quelques tuyaux à l’accord dissonant. Les deux dessus, Anne Magouët et Chantal Santon, introduisent ensuite a cappella les Quatre versets du psaume Mirabilia testimonia tua (1703) avec un « Tabescere me fecit » où les voix trouvent un bel équilibre même si la première, plus ornée, sera moins intelligible que la seconde, plus claire. Entre chaque verset, les passages instrumentaux donnent à entendre les timbres riches du violon d’Olivier Briand, du traverso de Sylvain Sartre et de la basse de viole de Margaux Blanchard, idéalement accompagnés par le théorbe d’Étienne Galletier. Quant à Marc Meisel, il va jongler entre le clavecin et l’orgue pendant tout le concert, avec un même succès. Chaque dessus prend tour à tour la partie soliste dans « Ignitum eloquium tuum » et « Adolescentulus sum ego », avec toujours un équilibre soigné entre les voix et les instruments. Le « Justitia tua in aeternum » livre une ambiance éclatante et dansante qui illustre parfaitement la grande variété d’émotions et de couleurs proposées par la partition.

Le cœur du concert repose sur les trois célèbres Leçons de ténèbres pour le Mercredi Saint, œuvre de lamentation évoquant le souvenir de la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor II au début du VIe siècle av. J.-C. Les trois pièces sont ici entrecoupées des deux mouvements de la composition de Gérard Pesson, Une ombre errante, qui proposent comme des respirations entre chaque leçon. La première leçon donne l’occasion à Chantal Santon d’affirmer sa puissance vocale, sollicitant toute l’acoustique de l’église. La chanteuse renforce la dramaturgie de la pièce en contrastant au maximum les nuances et les caractères de chaque numéro, mais aussi en marquant un silence suffisamment important entre chacun d’eux.

Problème technique ou intervention divine ? Le premier interlude de Gérard Pesson pour viole et orgue positif n’est finalement pas joué, donnant lieu à un moment de flottement. Malgré le brouhaha du public, Étienne Galletier introduit au théorbe la seconde leçon interprétée par Anne Magouët. Dans la même veine que la première leçon, l’accent est mis sur l’aspect dramatique de l’œuvre, avec une voix tout aussi puissante mais sans doute plus dolente et lyrique que la précédente. Une ombre errante vient cette fois-ci séparer les deux dernières leçons : les deux dessus sont réunis et le traverso vient s’entremêler aux deux voix. Chantal Santon guide distinctement l’ensemble d’une battue composée. La pièce travaille intelligemment la dissonance baroque tout en lui conférant des couleurs atonales plus contemporaines. Les trois lignes s’écartent et s’amplifient au fur et à mesure du discours, clôturé fortuitement par la sonnerie de la cloche : il est 19 heures.

L’incipit de la troisième leçon confirme la préfiguration du frottement baroque présenté dans l’œuvre de Gérard Pesson. Les voix réunies luttent également dans leurs vocalises sans sombrer dans l’iniquité. Les trois leçons auront tout de même peiné, lorsque le texte n’était pas vocalisé, à rendre intégralement intelligible le texte latin, et ce malgré le soin apporté à la prononciation « à la française ». Évoquant l’influence italienne dans le travail de François Couperin, Margaux Blanchard introduit le rappel. L’ensemble offre en bis le « Pulchra es » des Vespro della Beata Vergine (1610) de Claudio Monteverdi.

[Mise à jour: une version antérieure de cette critique avait inversé Chantal Santon et Anne Magouët. Nous demandons à nos chers lecteurs de bien vouloir excuser cette confusion.]

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