Le titre du spectacle est trompeur : Kurt Weill aura la portion plutôt congrue de ce récital intitulé Les sept péchés capitaux. Mais on y gagne au change avec l'éblouissant patchwork de mélodies, songs et autres lieder imaginé par la soprano Axelle Fanyo, la mezzo Fleur Barron et leur pianiste Julius Drake, abordant tour à tour l'orgueil, la colère, l'envie, la paresse, la luxure, l'avarice et la gourmandise. Dans un programme où les tubes se comptent sur les doigts d'une main, les interprètes n'ont pas choisi la facilité, l'essentiel des pièces retenues n'étant de surcroît pas les plus connues de leurs auteurs. C'est ce qui fait le succès durable des Lundis musicaux de l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet : on ne peut que se réjouir d'être régalé d'autant de curiosités dans ce délicieux petit théâtre à la programmation originale.

On aurait toutefois pu espérer un équilibre plus subtil entre les quatre ou cinq mélodies dédiées à chaque thème, entre tension et détente, expressionnisme et volupté, larmes et sourires. La concentration des interprètes n'explique pas tout d'un sentiment d'uniformité et de tension permanente. On aura attendu en vain le côté plus souriant, voire coquin, des mélodistes français (une seule pièce de Poulenc, une de Debussy et deux de Ravel sur vingt-six !) ou même de Kurt Weill. Au piano, Julius Drake sait faire oublier cette réserve en liant les numéros de main de maître : il est l'âme et le trait d'union de ce programme si composite.
Les deux chanteuses affichent d'emblée leurs différences et si l'on devait, ce qu'à Dieu ne plaise, juger un concert comme un match de tennis, on donnerait clairement l'avantage à Axelle Fanyo. La richesse du timbre de la soprano sur l'ensemble de la tessiture nous fait plus d'une fois penser à Jessye Norman, tandis que sa capacité d'incarnation d'un texte ou un personnage impressionne. Axelle Fanyo ne se contente pas de bien chanter : elle passe avec une aisance déconcertante du simili-tragique de Je ne t'aime pas de Kurt Weill à la douleur pudique de l'Indifférent de Ravel, pliant une voix qui regorge de réserves de puissance à la subtilité d'une diction absolument impeccable. Elle s'approprie par ailleurs naturellement l'inimitable feeling des chanteuses de blues américaines dans un Surabaya Johnny et surtout plus tard d'un Alabama song, tous deux de Kurt Weill, qui nous mettent au bord des larmes.
La jeune soprano française trouve en changeant de langue et d'univers culturel le son, le ton, la diction propres à chacun d'eux. Seule réserve, qui vaut aussi pour sa complice : Axelle Fanyo est moins chez elle dans les quelques lieder de Schönberg, Mahler ou Zemlinsky. C'est moins affaire de diction, de prononciation – qui ne sont pas mauvaises en soi – que de d'expression des subtilités du texte. Plus encore qu'à l'opéra, l'interprète d'une mélodie en allemand doit être capable de suggérer une atmosphère qui va bien au-delà d'une diction consciencieuse. On a le souvenir d'une masterclass d'Elisabeth Schwarzkopf qui ne lâchait pas ses deux « élèves », germanophones pourtant, jusqu'à ce qu'ils parviennent à exprimer la substantifique moelle du poème qu'ils chantaient. La transformation était spectaculaire.
On sait Fleur Barron complice de longue date d'Axelle Fanyo, et pourtant on ne peut imaginer profils plus dissemblables, en premier lieu par leur présence sur scène. Ce contraste fait le sel des rares duos de ce récital, à commencer par Amor de William Bolcom, ou plus loin Die Schwestern de Brahms ou encore, seul moment de vraie gaieté de la soirée, dans l'impayable Anything you can do d'Irving Berlin. La réussite est moindre dans un Night and Day de Cole Porter trop chiche de sensualité, surtout de la part de la mezzo-soprano.
Si on admire les chaudes couleurs et le galbe de la voix de Fleur Barron, celle-ci nous paraît tout du long très tendue, trop sans doute pour laisser s'épanouir le charme et les soupirs par-delà le dramatisme un peu systématique dont elle nourrit ses interprétations. On est surpris plus d'une fois par une diction hasardeuse, y compris dans sa langue maternelle, quand elle ne force pas inutilement le trait dans les chansons de Montsalvatge ou Falla. En bis, Les chemins de l'amour de Poulenc chanté en duo nous fera regretter de ne pas avoir eu plus d'occasions d'entendre ces deux tempéraments réunis.


