Dans la salle des concerts de la Cité de la musique, les Four skEtches pour ensemble et électronique sonnent comme un tableau en train de se faire. Durant toute la pièce, livrée en création française par l’Ensemble intercontemporain et Pierre Bleuse dans le cadre du festival ManiFeste, le compositeur hongrois Márton Illés a déployé une écriture micrographique faite de petites touches qui superposent des motifs instrumentaux.

La première esquisse « Sighing » (soupirer) en est l’exemple le plus frappant : glissandos, miroitements, sonorité des embouchures, trémolos. Si l’on perçoit une matière organique en transformation permanente, c’est bien là le projet du compositeur qui veut faire entendre des « structures végétales complexes ». L’électronique en temps réel absorbe le discours des instruments et le restitue, seule, de manière impromptue dans les « Trembling fields ». À la sonorité synthétique rétro de ces amoncellements de notes tel un vieil ordinateur va succéder, dans les deux dernières esquisses « Grain streams » et « Geode », une partie électronique très intégrée au discours collectif.
Même si Márton Illés maîtrise la sculpture des matériaux choisis et que l’EIC les cisèlent parfaitement, l’attention se maintient difficilement au long de ces vingt-cinq minutes de musique. Cet écueil est d’autant plus prégnant dans The I’s pour contralto, ensemble et électronique d’Isabel Mundry. À l’instar de l’effectif de la pièce, la compositrice oppose l’individu au groupe. Le projet est séduisant – révéler par la musique et la diffusion d’enregistrements l’ambivalence des collectifs, contextuellement effrayants ou rassurants. L’électronique ne rend pourtant pas hommage aux « enregistrements historiques de foules lors de manifestations ou de discours se tenant dans les lieux publics » (dixit la compositrice dans sa note d’intention), traités au point de devenir méconnaissables.

La mezzo-soprano Hélène Fauchère chante un texte de M’barek Bouhchichi métamorphosé par des mélismes dont les syllabes sont toutes entrecoupées. Ce systématisme d’écriture rend le procédé caduc, bien que la chanteuse le défende avec ardeur. Sans cela, l’attention aurait pu se porter naturellement sur la musique instrumentale et son atmosphère nauséabonde et mystérieuse formée d’une matière déliquescente très bien orchestrée.
Après l’entracte, la deuxième partie propose un nouvel univers, celui de Tobias Feierabend. Précipitations pour flûte seule requiert trois pupitres pour quatre mouvements. Emmanuelle Ophèle défend le premier avec un détaché aussi ciselé que la course haletante qu’elle figure avant de changer de pupitre et d’atmosphère. Avec une reprise thématique de ce matériau dans le dernier mouvement à la flûte basse, un dialogue schizophrénique se met en place et s’évapore sans crier gare.

En conclusion du programme, c’est encore une autre histoire qui attend l’auditeur, celle des Messages de feu Demoiselle R.V Troussova, vingt-et-un poèmes de Rimma Dalos mis en musique par György Kurtág. Anu Komsi, les musiciens de l’EIC et Pierre Bleuse rendent un hommage particulièrement émouvant au compositeur dont on célèbre le centenaire. La soprano porte chacun des messages avec subtilité, sans jamais forcer les effets tant elle respecte simplement la dramaturgie inhérente à l’œuvre : éclats de rire glaçants, cris de « Pourquoi ne pousserais-je pas de cris de cochons », résonances des voyelles dans « Alcool ». Ces redoutables aphorismes musicaux sont d’autant plus poignants qu'ils sont portés par un Ensemble intercontemporain incisif, qui forme et reforme constamment des petits groupes chambristes. Autant de petits théâtres musicaux dans lesquels les musiciens se situent sans cesse sur une ligne de crête.

Mais l’éclectisme de la programmation de cette soirée hommage à Kurtág interroge quand, quelques jours plus tôt, l’ouverture de ManiFeste privilégiait la concision et la cohérence.





















