Aucune place libre sur les bancs de la Salle d’Angkor des Grottes de Canalettes, aménagée en auditorium, et tous les âges représentés : le Festival de Prades aurait-il trouvé grâce à la spéléologie le moyen de remplir les salles et de diversifier le public ? Dès avant que le concert ne commence, les spectateurs sont liés par l’effort et l’émerveillement. Il a fallu parcourir une longue galerie pour parvenir jusqu'ici, au cœur des Pyrénées naissantes, entre escaliers escarpés, rampes humides et lac souterrain, le tout cerné par une forêt de stalagmites et stalactites formant autant de colonnades d’où l’on s’attendrait à ce que Gollum surgisse à tout instant.

Dans ce décor irréel, un individu tout de rouge vêtu approche. Aurait-on avancé trop profondément, réveillant quelque démon de l’ancien monde ? Non, c’est Lisa Strauss qui va interpréter un récital original entremêlant pièces baroques et œuvres contemporaines. Les Ombres de Giverny de Philippe Hersant en ouverture illustrent le parcours souterrain de manière troublante : l’ostinato rythmique enjoué pourrait figurer l’enthousiasme du randonneur, les harmoniques nues et suspendues la découverte des immenses cavités, les passages tumultueux le choc de chutes de roches.
Ici comme pour l’ensemble des pièces modernes, Lisa Strauss captive de bout en bout grâce à un jeu engagé qui ménage ses effets. La violoncelliste sait faire parler la poudre dans les passages virtuoses chargés, attaquant les cordes sans ménagement, mais aussi laisser toute leur place aux passages calmes. Les notes vibrées se comptent sur les doigts d’une main, amplifiant considérablement leur effet. La gestion du tempo, de plus en plus implacable dans Scherzo de Penderecki, atteste d’une narrativité éloquente tandis que la restitution de la richesse harmonique croissante de Shalomour d'Igudesman, pièce créée ce soir, laisse entrevoir un esprit symphonique consommé. Artiste décidément complète, Strauss donne même de la voix dans « Pianissimo » de Vasks : une ligne de chant dense ensorcelante dont elle module parfois l’émission comme pour la voiler.

Si son acoustique s’avère plus que satisfaisante, l’humidité de la grotte et sa température mettent l’artiste à rude épreuve : entre chaque morceau il faut essuyer la touche humide, remettre de la colophane sur un archet qui parfois peine à accrocher les cordes graves, et souffler discrètement sur sa main gauche pour la réchauffer. Cela explique-t-il la réussite plus mitigée des numéros du répertoire baroque, malgré une intéressante variation de la tenue de l’archet, moins au talon que dans le répertoire récent ? Chez Marais et Dall’Abaco les phrases filent souvent sans assise des basses, donnant une sensation d’emballement en dépit de l'expressivité de la musicienne qui n’hésite pas à aller chercher un son métallique prêt du chevalet. De ce fait, les extraits de suites de Bach décalent par moment les temps forts en deuxième partie de mesure, déséquilibre toutefois compensé par la lisibilité du contrepoint.
La Suite de Cassadó clôt le concert en montrant finalement que Lisa Strauss peut maîtriser ce sens de la structure. Les basses enveloppantes du « Preludio-Fantasia » posent des fondations solides sur lesquelles se déploie un lyrisme grisant. En faisant crépiter l’instrument lors de la « Sardana » et de la « Danza Finale », endiablées et rustiques à souhait, la musicienne rouge met le feu à la grotte d’un élan ardent et impétueux.
Le lendemain il sera également question d’élan : celui de Sol Gabetta dans le Concerto pour violoncelle de Lalo, au cœur de l’Abbaye Saint-Michel de Cuxa, lieu emblématique du festival. La musicienne gère à merveille les contrastes des deux premiers mouvements de l’œuvre – le premier entre pompe grave et majestueuse et lyrisme nostalgique, le second entre lamentation émotionnelle et danse chaloupée –, avant de dessiner une ligne plus svelte dans le finale.
Gabetta tient d’auditeur en haleine sur toute la durée de l’œuvre, impressionnant par sa capacité à dessiner de longues phrases au récit palpitant grâce à une conduite d’archet experte. Tantôt assombrie, aérée, densifiée, la sonorité reste élégante et les effets de glissando sont placés à des endroits stratégiques particulièrement bien sentis. Accompagné par le pupitre de violoncelles de l’Orchestre du Festival, son Chant des oiseaux donné en bis aurait pu gagner en profondeur, mais ce chant traditionnel arrangé par Pablo Casals, mythique violoncelliste fondateur du festival en 1950, résonne déjà de son lot de symboles.

Recréé lors de l’arrivée de Pierre Bleuse à la direction artistique de l’institution en 2023, l’Orchestre du Festival est composé de musiciens expérimentés encadrant de jeunes talents, tant pour les concerts d’orchestre que les rendez-vous de musique de chambre, sur le modèle d’une académie. Les nombreux sourires complices entre pupitres témoignent de la bonne entente du groupe sans altérer la concentration des artistes à l’écoute de la soliste. Si les tuttis du finale pourraient gagner en précision, la synchronicité des triples croches du début de l’œuvre témoigne d’une homogénéité de grande classe, tandis que l’accompagnement pétillant de la flûte et des cordes en pizzicatos au cours du deuxième mouvement est une séduisante réussite.
Deux œuvres pour orchestre seul permettent par ailleurs d’apprécier la grande qualité de l’ensemble : la respiration. Les cordes seules, d’abord, dans le Requiem pour cordes de Takemitsu, mêlent admirablement leurs timbres, créant une ample et douce matière sonore idéale pour le recueillement de la partition tandis que les amples gestes de Bleuse, qui dirige cette œuvre sans baguette, participent à définir un flux habité.
Saisissant par sa sonorité ronde hypnotique, le pupitre d’altos confirme son excellence lors de ses interventions incisives au cours de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák en conclusion du programme. La précision et la variété des attaques est intéressante également chez les instruments à vents qui apportent un rebond et une expressivité bienvenus. L’interprétation de la symphonie est instructive par la lisibilité de ses passages piano, à l’image du solo de cor anglais du « Largo » dont Bleuse dirige expressément l’accompagnement des cordes, mais devient parfois opaque quand le volume augmente, tous les pupitres jouant au maximum au détriment d’un certain équilibre.

L’acoustique de l’immense nef de pierre de l’abbaye est peut-être responsable de ce tumulte favorable à la timbale. Il n’empêche, l’énergie et la ferveur qui se dégagent de ce concert de clôture en forme de cérémonie (en l’honneur des 150 ans de la naissance de son illustre fondateur) témoigne de la perpétuation de ses valeurs de transmission et d’exigence artistique. Quel nouveau monde nous réservera la programmation de la 75e édition de la manifestation, l’année prochaine ?
Le voyage de Pierre a été pris en charge par le Festival de Prades.




















