Pour cette ouverture des Prem's 2026, le festival de rentrée de la Philharmonie de Paris, c'est tout le parterre de la grande salle Pierre Boulez qui a été vidé de ses sièges. Et un constat s'impose : l'acoustique générale de la salle est sensiblement modifiée, plus encore que l'an dernier où seule la moitié du parterre avait été concernée par ce changement ; c'est particulièrement net ce soir dans le cas d'un programme qui fait appel à un très grand orchestre, en l'espèce celui du Metropolitan Opera de New York qui va enchainer trois œuvres de Richard Strauss. On peut d'ailleurs s'interroger sur la pertinence, voire la tolérabilité pour les auditeurs comme les musiciens d'un programme aussi copieux qui, sous la houlette si expansive de leur chef attitré Yannick Nézet-Séguin, paraîtra souvent en surrégime, comme dopé aux décibels.

Yannick Nézet-Séguin dirige le Metropolitan Opera Orchestra aux Prem's © Ava du Parc / Cheeese
Yannick Nézet-Séguin dirige le Metropolitan Opera Orchestra aux Prem's
© Ava du Parc / Cheeese

Mais admirons d'abord une phalange qui, bien que dirigée depuis 2017 par le chef québécois, doit son identité sonore comme sa formidable discipline collective aux 33 ans de mandat de James Levine. Dès les premières mesures de la suite du Chevalier à la rose – dans l'arrangement plutôt bancal du chef Artur Rodziński –, l'affaire est entendue : les cordes amples et charnues déploient une sensualité plus hollywoodienne que viennoise, tandis que les cuivres, remarquables de discipline, ne se privent pas de monter en puissance au risque de la saturation pour peu que Yannick Nézet-Séguin les sollicite. De sa gestique toujours aussi volubile, le chef cède trop souvent à notre gré à la tentation du surlignage, usant d'un rubato systématique à chaque modulation ou transition mélodique. On admire la cohésion mais l'ensemble sonne plus fort que subtil, et finalement bien peu accordé à la veine distanciée, parfois caricaturalement viennoise, de l'opéra de Strauss et Hofmannsthal.

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On ne pourrait imaginer plus vif contraste avec ce qui va suivre, la scène finale de Salomé, qui va faire vaciller une salle a priori peu familière de la scène lyrique, entre fascination et malaise à mesure que le personnage sombre dans son obsession macabre. Nous retrouvons la soprano sud-africaine Elza van den Heever qui incarnait le rôle-titre dans une production très contestée de l'Opéra de Paris en 2022. La voix, ample dans le medium, atteint dans l'aigu à cette tension presque hystérique qu'exige la scène du baiser à la tête tranchée de Jokanaan.

Elza van den Heever, Yannick Nézet-Séguin et le Metropolitan Opera Orchestra © Ava du Parc / Cheeese
Elza van den Heever, Yannick Nézet-Séguin et le Metropolitan Opera Orchestra
© Ava du Parc / Cheeese

Nézet-Séguin exalte la modernité et la rudesse de l'orchestre straussien mais, de là où nous sommes placé au premier balcon, couvre trop souvent sa soliste, comme si la scène n'était pas assez étouffante. C'est un reproche qu'il n'encourrait certainement pas à New York dans la fosse du Met, mais c'est un paramètre que les orchestres invités lors de ces Prem's devront sans doute intégrer si l'on veut à l'avenir éviter ce type de déséquilibre acoustique. De longs et chaleureux applaudissements saluent la prestation d'Elza van Den Heever, ce qui vaut au public de la part du chef la promesse d'un bis en fin de concert.

Après l'entracte, Une vie de héros est censée faire une démonstration des qualités purement orchestrales de l'orchestre du Met et témoigner des talents de narrateur du chef. Saluons d'abord le véritable héros du moment, le violon solo de la phalange new-yorkaise, Benjamin Bowman, qui non seulement se sort avec une aisance confondante de tous les pièges que Richard Strauss lui a concoctés, mais constitue la colonne vertébrale d'un récit qui se perd en cours de route, faute pour le chef d'imprimer une ligne, une direction, de raconter tout simplement une histoire.

Yannick Nézet-Séguin dirige le Metropolitan Opera Orchestra aux Prem's © Ava du Parc / Cheeese
Yannick Nézet-Séguin dirige le Metropolitan Opera Orchestra aux Prem's
© Ava du Parc / Cheeese
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Les citations que Strauss égrène de ses propres poèmes symphoniques antérieurs – clins d'œil autobiographiques d'un compositeur alors âgé de 34 ans mais déjà conscient de sa propre légende – sont à peine soulignées, tandis que Nézet-Séguin, cédant à nouveau à son péché mignon, fait un sort à chaque mini climax. En revanche, la scène de bataille certes portée par des cuivres et percussions d'une précision redoutable, est presque anodine, comme le sera l'ultime section (« La retraite du héros et l'accomplissement »). On aurait aimé que le chef creuse les subtilités des alliages sonores, exalte les nuances de son magnifique orchestre et puis, après les déferlements qui ont précédé, nous émeuve dans ce retour à la paix et au silence. Était-on trop exigeant ? Le public sera récompensé, comme promis, par « Zueignung », chantée tout en douceur et subtilité par Elza van Den Heever et ses partenaires du soir.

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