Louis XIV reviendrait à Saint-Jean-de-Luz où il s'est marié avec l'infante d'Espagne, le 9 juin 1660, qu'il reconnaîtrait la maison où il a logé sur le port, quelques façades à pan de bois, aurait sa minute proustienne en dégustant un macaron que la pâtisserie Adam prépare toujours en usant de la même recette. Deux cents mètres plus loin, il reconnaîtrait vaguement l'église Saint-Jean-Baptiste, alors en chantier, et il serait suffoqué par la beauté du chœur et du retable monumental du plus pur style baroque français installé neuf ans après son mariage. Il est doré et sa polychromie de rouge cinabre, de bleu pâle et de vert céladon le rend royal. Ici aussi, comme dans les églises d'Urrugne et de Ciboure, trois étages de galeries, pleines à ras bord ce soir, s'accrochent aux murs latéraux et à celui du fond de la nef, l'orgue en étant décollé de plusieurs mètres. Reconstruit récemment, c'est un instrument de type symphonique français. Bertrand Chamayou, directeur artistique du Festival Ravel, et Jean-Frédéric Neuburger entrent en scène : ils vont jouer à quatre mains, à deux pianos et seuls, en se partageant démocratiquement le programme.

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Bertrand Chamayou et Jean-Frédéric Neuburger saluent le public du Festival Ravel © Festival Ravel / Mathias Bracho Lapeyre
Bertrand Chamayou et Jean-Frédéric Neuburger saluent le public du Festival Ravel
© Festival Ravel / Mathias Bracho Lapeyre

Quatre mains pour commencer avec une España d'Emmanuel Chabrier, musique « que c'est la peine » (sic) comme dirait le compositeur. Ah ! mais qu'ils jouent bien, vifs, légers, gracieux, ensemble mais libres, sans jamais se laisser aller à la surenchère du niveau sonore, ni à une pédale envahissante cachant la misère. Cette musique est une rigolade un peu fanfaronne qui cache une finesse, une exigence de précision déjà ravéliennes. Et ici l'acoustique est plus sèche qu'à Urrugne et Ciboure. On se croirait au Théâtre des Champs-Élysées. Le son est donc précis, focalisé, ce qui d'une certaine façon est très agréable aussi pour le programme du soir.

Neuburger tire sa révérence sous les applaudissements. Suivent la Habanera du même Chabrier, Élégie à Ravel de Xavier Montsalvatge, Mensaje a Ravel de Joaquín Nin, Vocalise et Alborada del gracioso de Ravel que Chamayou joue avec le naturel désarmant que ce pianiste met à tout. Cette transparence n'est pas de l'indifférence, non c'est qu'il retrouve toujours cette innocence devant la musique qu'il recrée avec dévotion. C'est très beau, pudique et pourtant si chaleureux. Et quand il sort le grand jeu, on a une Alborada tragique et féroce.

Neuburger est de retour pour conclure la première partie du récital avec une Rapsodie espagnole de Ravel à deux pianos. Jouée comme dans un rêve visité par le mystère. Comment font-ils pour mettre en espace ce qui n'est que du piano ? Il y a les strates des pupitres de l'orchestre dans le sens vertical, l'horizontalité du son qui se déploie dans l'espace et toutes les nuances et les modes de jeu des instruments. C'est une leçon de musique, de piano digne d'inspirer des chefs d'orchestre. La vraie technique c'est cela.

Jean-Frédéric Neuburger et Bertrand Chamayou au Festival Ravel © Festival Ravel / Mathias Bracho Lapeyre
Jean-Frédéric Neuburger et Bertrand Chamayou au Festival Ravel
© Festival Ravel / Mathias Bracho Lapeyre
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Tout à l'heure, à la fin de ce récital, les deux pianistes rendront un hommage à Jean-François Heisser, leur ancien professeur. Il y a effectivement une filiation là, pas une collection de recettes ou de traditions – cette « stratification des tics » disait Vlado Perlemuter, le maître du maître – qu'Heisser leur aurait transmis, mais une attitude morale face au rôle du musicien, au répertoire, à la musique de notre temps, au travail et à l'intégrité musicale.

Quand Neuburger revient, on est très excité à l'idée de le réentendre, lui qui est aussi compositeur, lui dont la curiosité est aussi légendaire que l'indépendance d'esprit et la facilité avec laquelle il épouse toutes les œuvres de toutes les esthétiques : Czerny comme Jean Barraqué, Chopin comme Beethoven ou Hérold. Voilà un original qui n'a pas besoin de le clamer pour qu'on s'en aperçoive. Il commence par La Puerta del vino et Soirée dans Grenade de Debussy, prises dans des tempos lents mais pas statiques, jouées avec sensualité et mystère, mais tenues dans le cadre inflexible de la pensée qui se cache derrière la richesse du son, sa ductilité, ses iridescences sombres, assourdies et profondes. On aimerait entendre tout un récital Debussy par lui, mais on va se « contenter » ce soir de Lindaraja à quatre mains puis d'Iberia de Debussy, de Madrid de Stravinsky, de Triana d'Albéniz et des Danses andalouses de Manuel Infante. Nos deux pianistes ont été à la fête dans une Iberia aussi fabuleuse qu'avait été la Rapsodie espagnole et ont même réussi à gommer les facilités des trois pièces andalouses, et même à les rendre irrésistibles comme jamais !


Le voyage d'Alain a été en partie pris en charge par le Festival Ravel.

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