Quand Jonas Kaufmann prend la parole après l’ouverture de La Comtesse Maritza d’Emmerich Kálmán, le paysage musical est déjà bien posé par cette pièce de 1923, sœur cadette des danses hongroises de Brahms à Bartók, où l’on retrouve ces mêmes thèmes amenés sur des cordes tout à fait tziganes, ces rythmes soudainement endiablés qui avancent par syncopes, ces roulements de caisse claire où le cymbalum, étrangement absent dans ces opérettes, n’est pourtant jamais loin.

Nous sommes là, essentiellement, au plein milieu d’une Mitteleuropa des années 1920, qui vient de s’entretuer une première fois, avant de relancer l’horreur une seconde fois. Dansant au bord du volcan donc, ces « tonalités magiques » (Magische Töne, thème de la soirée et du disque sorti chez Sony qui emprunte son titre à un air de Die Königin von Saba de Karl Goldmark), airs d’opérettes hongroises, entre douceur et sentimentalisme, ne sont pas dupes de ce faux répit pacifique, offrant à l’auditeur de l’époque comme d’aujourd’hui un écho amer du Monde d’hier cher à Stefan Zweig, sorte de refuge ou paradis de substitution.
Kaufmann rappelle aussi que le Théâtre des Champs-Élysées a bâti ses premiers succès en partie sur ce répertoire, confirmant l’intérêt de ramener ces œuvres avenue Montaigne. Il s’excuse, dans un français touchant car hésitant, d’interpréter la plupart des morceaux en allemand, faute de maitriser suffisamment la langue magyare. En parfait maitre de cérémonie, il prend un malin et contagieux plaisir à nous partager sa passion qu’on sent sincère pour ces raretés, organisant les entrées et sorties de tout le monde, blaguant avec le public sur son goût pour la technologie et s’amusant dès que possible comme un grand enfant, conservant ce plaisir de la scène et son charme. À propos de technologie justement, le choix de l’amplification seulement des voix restera une énigme pendant toute la soirée, déséquilibrant en permanence le rapport avec l’orchestre quand cela ne vient pas réévaluer de manière incongrue les dynamiques, surexposant les graves chantés piano ou disparaissant dans les aigus.
La musique révèle cependant tous ses charmes, prise à ce point au sérieux, c’est-à-dire livrée avec des moyens opératiques aussi poussés, alternant régulièrement chez le ténor émission large et serrée, voix dans le masque ou au contraire en arrière, faisant sonner les résonateurs comme dans du grand Verdi ou adoptant un parler-chanter de comédie musicale, persifleur par endroit de sa bouche en coin, élégiaque à d’autres. Faut-il encore s’étendre sur ces inénarrables pianos dans l’aigu qui font sa marque de fabrique ? Ils trouveront cependant une petite faille ce soir, dans l’air éponyme de la soirée chanté en entier entre piano et pianissimo, et où dès la moitié de l’air, un infime décalage dans le placement de la voix viendra enrayer progressivement les aigus toujours plus hauts. Une toux discrète dès lors ne le quittera plus. Mais nous ne lui en tiendrons pas rigueur tant cette faille ne nous semble pas mettre en doute ses ambitions habituelles à de telles subtilités stylistiques.

Kaufmann trouve en tous cas en Malin Byström une alter ego vocale hors pair, faisant montre de sa projection et de son engagement dans un soprano rond, sensuel, charnu et chaud qui sied à merveille à ce répertoire, esquissant dès que possible des pas de danse. Elle volera même la vedette au maitre de cérémonie dans le déjanté et si espagnolisant « Meine Lippen » du Giuditta de Franz Lehár donné en bis.
Partout où l’influence klezmer se fera entendre, l’émotion en sera plus vive, lors de la plainte « Hazám, hazám » tirée du Bánk Bán de Ferenc Erkel, ou lors du solo de violon du « Komm, Zigány » de Kálmán. Car l’Orchestre de Baden-Baden dirigé par Jochen Rieder suit certes admirablement les chanteurs, mais parait bien nu et scolaire sans les voix dans les pages symphoniques. Johann Strauss II, au milieu de ce programme, fait figure d’erreur stylistique et nationale, de son pas martial et ampoulé, loin des arabesques viennoises du Concert du Nouvel An.
Il n’empêche, le dernier bis, le fameux « Die Juliska aus Budapest » tiré du Maske in Blau de Fred Raymond, apportera la preuve d’une musique qui sait jouer la farce sans oublier l’élégance, comme dernier salut d’un monde en train de s’écrouler. Mazeltov !
Ce concert a été organisé par le Théâtre des Champs-Élysées en coproduction avec Les Grandes Voix.



















