L'Opéra de Lyon a le vent en poupe, multipliant depuis quelques années les programmations audacieuses. Cette saison ne fait pas exception à la règle : aucun opéra en langue allemande, aucun Mozart, mais un foisonnement de raretés et des figures particulièrement clivantes de la mise en scène. Lever de rideau avec un Mefistofele déroutant mis en scène par un enfant terrible bien connu des spectateurs lyonnais : Àlex Ollé de La Fura Dels Baus.

<i>Mefistofele</i> à l'Opéra National de Lyon © Mar Florès Flo
Mefistofele à l'Opéra National de Lyon
© Mar Florès Flo

Prologue. Un laboratoire de dissection au ton bleu glacial, agencé comme une gigantesque salle de classe. Devant son MacBook, Faust travaille. Bientôt ce décor s'élève. Mefistofele, préparateur, a établi son refuge dans ces profondeurs. De nouveaux éléments s'empileront à ce double-décor unique, comme la plate-forme métallique aux accents steampunk surmontée d'un trône qui accueillera la Nuit du Sabbat.

Les partis pris sont francs, qu'il s'agisse des couleurs, remarquables (outre le bleu aseptisé, un vert presque fluo habille la scène du pacte, tandis qu'un jaune crépusculaire accompagne la scène de l'orgie sabbatique), ou de l'esthétique : Ollé fait une évidente allusion aux codes du slasher, Mefistofele trucidant au couteau quelques angelots après s'être fait arracher le cœur, dans une atmosphère de débauche sous une boule disco.

Le problème est que cette mise en scène procède par gestes isolés, peinant à trouver un fil conducteur pour unir des univers esthétiques si éloignés. En fait, elle échappe à toute tentative de catégorisation : la multiplication des espaces scéniques et la critique sociale latente – Mefistofele ramasse les ordures de Faust grimé en cadre d'entreprise – font songer au Regietheater, tandis que la présence quasi-rituelle du sang et de la souffrance sur scène évoque plutôt Antonin Artaud et son théâtre de la cruauté. L'ensemble en ressort singulièrement décousu, et de nombreux gestes ne seront pas développés. Si retirer son cœur à Mefistofele ne devait servir qu'à illustrer le fait que le Diable est... sans cœur, le spectateur aurait pu s'en douter ! 

John Relyea (Mefistofele) © Jean-Louis Fernandez
John Relyea (Mefistofele)
© Jean-Louis Fernandez

D'autant que le metteur en scène relègue volontairement l'intrigue au second plan, dans une vision purement contemplative. C'est le cas notamment lors de la première apparition de Marguerite. Lorsque Faust lui remet le philtre qui plongera sa mère dans une profonde léthargie, il ne le fait que dans un coin de la scène, l'espace restant étant occupé par le chœur qui se trémousse avec une sensualité plus que débridée.

Les solistes (à l'exception du brillantissime Mefistofele) ainsi mis de côté au profit des chœurs, ceux-ci obtiennent ce soir le rôle principal. Là encore, leur traitement est fort inégal. Considérés parfois comme une masse grégaire (lors des chœurs mystiques), ils se transforment en une somme d'individus lors des scènes d'orgie. Alors qu'ils sont extraordinairement sollicités par la scène comme par le chant, saluons ce soir leur admirable performance.

Le casting est entièrement dominé par l'écrasante présence vocale et scénique de John Relyea. Son timbre massif a quelque chose de cette profondeur minérale qui se déploie dans les décors, et ses accents caverneux illustrent parfaitement les névroses de son personnage. En Marguerite, Evgenia Muraveva n'a guère l'occasion de tirer son épingle du jeu, malgré une belle présence scénique, si ce n'est dans son splendide chant du cygne (acte III), interprété avec agilité et sobriété. C'est encore plus difficile pour Faust, au rôle certes plus développé, mais constamment campé dans les limites de son registre aigu. Paul Groves, on le sent, force un peu : par rapport à la gravité du rôle, ses interventions manquent de tonicité et de projection. D'autant plus que l'Orchestre de l'Opéra, tout à fait mis en confiance par la battue remarquable d'intentions et de précision de Daniele Rustioni (mais quelle humilité par rapport aux artistes sur scène !), jouit d'une forme rayonnante. Dans la partition d'Arrigo Boito, les cuivres se déploient avec une belle rondeur aux accents wagnériens, les cordes font entendre un timbre irisant, bien plus chatoyant que la boule disco de Mefisto !

<i>Mefistofele</i> à l'Opéra National de Lyon © Jean-Louis Fernandez
Mefistofele à l'Opéra National de Lyon
© Jean-Louis Fernandez

La Fura Dels Baus a encore frappé. Cette fois-ci, la proposition du collectif catalan, pas toujours cohérente, ne satisfera pas tout le monde. Mais elle met en évidence un haut degré de technicité, notamment pour les décors et scènes de foules. Le spectateur, dérouté à l'idée de ne pas trouver de sens à cette histoire (si ce n'est le mouvement qui mène de la salle de dissection au massacre final, de l'extrême sophistication à l'horreur la plus crue), se retrouve dans la position de Faust, à la fois tenté par l'éclat diabolique de ce qui se trame sur scène, mais bien incapable de trouver un instant dont il pourrait réellement dire « arrête-toi, tu es si beau ! »

***11