Maison des Violons du Roy et du Club musical de Québec, le Palais Montcalm présente peu de concerts classiques en dehors de ceux produits en collaboration avec ces deux organismes. La sortie du nouveau disque Chopin de Charles Richard-Hamelin – enregistré à cet endroit – était une excellente occasion d’entendre un des champions de la nouvelle génération de pianistes. Multi-lauréat du Concours Chopin de Varsovie, le musicien, récemment invité par l’Orchestre symphonique de Québec et le Club musical, ne s’était pas encore – de mémoire – fait entendre à Québec dans les œuvres du compositeur auquel il est maintenant immanquablement associé. Le public, nombreux pour un concert donné un dimanche après-midi (environ 500 personnes), de surcroît avec un artiste dont la découverte est encore relativement récente, a applaudi chaleureusement ce récital associant Chopin à deux géants de la musique russe. Malgré un rhume, le pianiste a sympathiquement présenté chacun des blocs de pièces en parlant de sa relation avec les différents compositeurs.

Charles Richard-Hamelin © Elizabeth Delage
Charles Richard-Hamelin
© Elizabeth Delage

Charles Richard-Hamelin met sa technique suprêmement maîtrisée au service d’une expression d’une rare sensibilité. On sent l’artiste à chaque moment concerné par ce qu’il joue, et ce sans jamais tomber dans la sentimentalité. Chaque pièce est un monde en soi, une histoire que le musicien narre avec éloquence et spontanéité. C’est le cas de chacun des cinq Morceaux de fantaisie de Rachmaninov, mais également des quatre œuvres de Chopin jouées en deuxième partie.

La conscience sonore est une des grandes qualités du pianiste. Dans le Nocturne en do dièse mineur et la Ballade n° 1 de Chopin, chaque surprise harmonique est soulignée, sans toutefois tomber dans des excès démonstratifs. Ce souci du son concerne entre autres l’équilibre entre les deux mains. Soulignons notamment l’excellent dosage du mouvement central de la rare Sonate n° 4 de Prokofiev, ou l’« Élégie » de Rachmaninov, dont l’accompagnement n’empiète jamais sur la mélodie. Dans la « Sérénade » de ce dernier, on sent l’artiste particulièrement attentif à l’extinction des notes et à l’utilisation de la pédale.

Mais Richard-Hamelin n’est pas qu’un esthète du son, il nous raconte vraiment quelque chose. Ses Rachmaninov – on pense en particulier à l’« Élégie » et au célèbre « Prélude » – sont empreints d’une douleur inexorable. La « Sérénade », ciselée à souhait, se fait tantôt gouailleuse, tantôt sémillante. Dans le « Prélude », le rubato est organique, instinctif. Le perpétuel motif de trois accords accompagnant le thème principal est ainsi accentué parfois sur le premier accord, parfois sur le deuxième, créant une grande variété dans l’interprétation. Dans la même œuvre, le pianiste montre également un sens aiguisé du suspense, notamment avant l’arrivée de la section centrale, qui éclate après un ritardando et un decrescendo excellemment menés. Maître des climats, Richard-Hamelin nous accroche par des atmosphères bien caractérisée – on pense à la fin particulièrement glauque du mouvement central de la sonate de Prokofiev ou au grand thème lyrique au milieu de la Ballade n° 1 de Chopin, chanté à pleins poumons.

Ce souci de caractérisation a néanmoins ses limites. Les différents « personnages » du « Polichinelle » de Rachmaninov sont par exemple assez peu singularisés. Même chose dans la « Sérénade » où le legato assez accentué de la main gauche n’évoque guère les sonorités piquantes de guitare suggérées dans la partition. À d’autres moments, le pianiste, voulant manifestement – et très justement – éviter l’esbroufe, lisse peut-être trop des passages brillants qui gagneraient à pétiller davantage. C’est notamment de la cas dans le finale de la sonate de Prokofiev, œuvre que Richard-Hamelin joue avec un grand raffinement, mais qui semble fraîchement entrée dans son répertoire. À l'avenir, le musicien ajoutera peut-être aux mouvements rapides un peu de ce soufre et de cette ironie si caractéristiques chez ce compositeur.

En fin de concert, Charles Richard-Hamelin aborde la Grande Polonaise brillante de Chopin, où ressortent excellemment le rythme de danse et les multiples contrastes dynamiques ; on sent l'artiste manifestement fatigué au terme de ce marathon pianistique, quelque peu dépassé par certains traits à la main droite. Mais ces légères réserves n’enlèvent rien à un pianiste qui ne cesse de nous captiver et qu’on réentendra avec plaisir lors de son prochain séjour dans la capitale québécoise.

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