Alain Lompech est sans doute l’un des rédacteurs Bachtrack le plus expérimenté, toute version linguistique confondue. Sa carrière journalistique - d’abord à Diapason comme critique de disques, puis au Monde où il a été le responsable de toute la section « Arts et spectacles » (en plus de tenir la chronique consacrée au jardin !), enfin à France Musique - lui a permis d’observer l’évolution de la scène musicale française et internationale ces quarante dernières années. Spécialiste du piano, il a également publié aux éditions Buchet-Chastel en 2012 un ouvrage rassemblant une série de portraits consacrés aux Grands Pianistes du XXe Siècle.  

Si une telle carrière force le respect, c’est sans compter la simplicité et la modestie avec lesquelles il évoque son amour pour la musique. Rencontre avec un véritable passionné. 

Alain Lompech à Rio de Janeiro, Brésil © Albert SIlver
Alain Lompech à Rio de Janeiro, Brésil
© Albert SIlver

DK : Comment êtes-vous devenu critique, et d’où vous vient cette passion pour le piano ?

AL : J'ai appris la musique enfant – solfège, piano, analyse, harmonie – mais je ne me destinais pas à une carrière musicale. D'abord, je n'étais pas très doué, comme pianiste. A vrai dire, je ne me destinais pas non plus à une carrière de journaliste ou de critique musical.

Lors de mes vingt ans, dans les années 70, j'ai vécu à Berlin une année, loin de ma famille. Tous les soirs, j'étais au concert ou à l'opéra et je me suis rendu compte que finalement la musique était la chose qui m'importait le plus.

En revenant en France, j'ai envoyé une candidature spontanée à Diapason. Elle a dû plaire au propriétaire-directeur du journal, car il m’a répondu tout de suite. Une semaine après, je me retrouve dans son bureau. On a parlé toute l'après-midi. A la fin, il m’a dit : « vous êtes libre quand ? Parce que vous commencez lundi ! ».

Au bout de six mois il m'a fait responsable de toute la critique de disques Diapason. Voilà comment je suis devenu à la fois éditeur, rédacteur et critique, et puis en 1981, je suis passé de Diapason au Monde de la Musique, et puis en 1988 au quotidien Le Monde.

Parlons de votre livre. Comment a-t-il été conçu ?

Cela fait longtemps que des éditeurs me demandaient d'écrire un livre sur les pianistes. J'ai systématiquement refusé. Et puis un jour, une éditrice m'a téléphoné. J'ai dit non, comme de coutume, mais… c’est difficile à décrire. Elle était si gentille au téléphone, ça m'a fait quelque chose. Une semaine après, j’ai finalement dit oui, mais à une seule condition - qu'il y ait des disques avec le livre, pour que les lecteurs puissent lire et écouter.

Avec tant d'œuvres enregistrées par chaque pianiste, comment avez-vous choisi les extraits musicaux ?

Pour chacun des pianistes, j'ai choisi ce qui me semblait, pas nécessairement le plus recherché, mais le plus évident. Par exemple, j'ai consacré des pages à Walter Gieseking, j'ai donc évidemment choisi les Préludes de Debussy. Pour Clara Haskil, j'ai choisi les Variations Abegg de Schumann et le Concerto « Jeunehomme » de Mozart. J’ai retenu des interprétations extraordinaires, avec l'espoir que les lecteurs auraient, en les écoutant, le même choc que moi lorsque, à l'âge de quinze ans ou seize ans, j'ai entendu pour la première fois ces artistes jouant cette musique-là.

Comment avez-vous abordé le portrait de chaque pianiste ?

Une chose est certaine : je ne voulais absolument pas écrire des biographies qui ressemblent à des notices de dictionnaire – « il est né tel jour, de tel mois, a été élevé de telle manière » et continuer ainsi de manière académique : tout cela se trouve aujourd’hui sur Internet. Je voulais faire un portrait qui représente ce que chaque artiste m'évoque. Il y a des choses objectives, bien sûr, sur la carrière de chacun. Mais il fallait que tout s’unisse pour pouvoir dresser un portrait musical, personnel, qui soit un portrait de ce musicien dans son temps.

Alain Lompech et Nelson Freire, dans les coulisses de l'Auditorium de Radio France
Alain Lompech et Nelson Freire, dans les coulisses de l'Auditorium de Radio France

Qu’en est-il de la critique, notamment la critique de concert ? Quel est l’enjeu d’un point de vue de l’écriture ?

Tout d’abord, la critique de concert n'est pas une critique de disque. On assiste à un événement, assis dans une salle au milieu de gens que l’on voit et entend. Donc il faut, à mon avis, qu'une critique de concert soit un peu un reportage sur un événement, que ce soit vivant.

On n'est pas là pour donner des leçons aux musiciens, pour leur dire comment ils doivent jouer. On n'est pas là pour dire : « la chanteuse a pris toutes les notes un quart de ton trop ou trop bas » – non, non, non ! On n'est pas là pour étaler sa science ! On est là pour raconter une histoire sur ce qui vient de se passer, évidemment en éclairant les éléments musicaux, pour bien faire comprendre où sont les enjeux, mais pas plus. Le critique est assis dans une salle où il y a toujours quelqu’un de plus savant que lui.

Chacun a sa façon d’assister à un concert, avec ses attentes. Quelles sont les vôtres ?

C'est variable, évidemment, mais in fine il faut que les interprètes m'attrapent, captent mon attention et la conservent jusqu'au bout par leur présence, l'attention qu'ils mettent dans la musique, par la façon aussi dont objectivement les choses sont réalisées. C’est tout un ensemble : on demande à être ému, surpris, on demande même parfois à sentir un peu de danger, une urgence et un partage collectif avec les gens autour. On n'est pas à la maison en train d'écouter un disque, on est dans une salle de concert, il faut donc qu'on ait la sensation de participer à une expérience qui englobe les musiciens, le public et dont la musique est la chose mystérieuse qui est célébrée.

Quelle est votre salle préférée pour le piano ?

Il y en a deux, à Paris : la Salle Gaveau et la Philharmonie, qui est un miracle pour le piano seul. J'y ai entendu Pollini, pour Bachtrack, c'était extraordinaire. Quel son ! J'y ai aussi entendu Nelson Freire en récital, là encore un son absolument magnifique. Et peut-être une troisième, depuis qu’on en a modifié le mur de scène : le Théâtre des Champs-Elysées qui, en plus, a une atmosphère très particulière. Cette salle à l’Italienne est d’une beauté renversante : la plus belle de tout Paris et l’une des plus belles au monde.

J'ai demandé aux pianistes ce qu'ils avaient pensé de la Philharmonie. Ils l’adorent parce que même s'ils jouent pianissimo, le son leur revient et ils se sentent très bien avec le public. Bien qu'il y ait 2400 places, voire plus, la salle ne leur donne pas l'impression d'être grande, mais au contraire d'être intime. Gaveau, c'est plus précis parce qu'on est plus près. Et on y est très bien aussi. Le TCE avec le mur de scène reculé a toutes les qualités pour le piano…

A l'étranger, là où j'ai trouvé l'acoustique vraiment merveilleuse pour tout, c'est évidemment à la Philharmonie de Berlin ou j'ai dû aller au moins cent fois. Il y a aussi la salle du Gewandhaus de Leipzig, qui est vraiment extraordinaire, et puis celle de Boston pour le symphonique. Dans un genre un peu spécial, la salle de l'orchestre de Chicago est très impressionnante, j'y ai entendu Pavarotti donner Otello de Verdi, avec Solti, quand il a enregistré cet opéra en live pour Decca.

Quel est votre regard sur le journalisme musical aujourd'hui ...

La musique classique a quasiment disparu des quotidiens et des magazines. Il y a quinze ans, dans Le Monde, dans Le Figaro, il y avait tous les jours un article sur ce sujet. Il y avait quatre journalistes et demi rien qu’au Monde pour la musique classique ! Aujourd'hui, il y en a un et demi, qui écrivent moins de papiers que n'en écrivait une seule personne, il y a quinze ans.

Et pourtant il n'y a pas moins de musique ...

Vous allez rire, parce qu'on va parler de l'Angleterre. Il y a quelques années, il y a eu un grand sommet du G7 à Londres, et Tony Blair avait emmené les chefs d'état à un concert de Britney Spears, je crois, ou de Blur, ou Oasis… enfin, un des trois. Je me rappelle avoir dit au Monde : « Ah ! Nous venons d'entrer dans une nouvelle ère : la musique classique va devenir la contre-culture ». Jamais auparavant un chef d'état britannique n'aurait imaginé emmener des chefs d’Etat à un concert pop, pas même des Beatles ou des Rolling Stones ! On allait voir la Royal Shakespeare Company, on allait à Covent Garden...

En France, c'est la même chose. De Gaulle et Mitterrand n’avaient aucun intérêt pour la musique savante, mais ils respectaient les savoirs académiques, la culture savante. La génération actuelle - celle qui accède actuellement aux postes de direction, notamment dans les médias  - est une génération qui n'a pas fait ses humanités, qui est inculte. Et quand elle n'est pas inculte, elle considère de toute façon que la musique classique ou le théâtre sont des genres élitistes passés, finis. Donc, on ne leur consacre plus de place dans les journaux. Ces gens là ramènent tout à leur niveau d’incompétence.

Mais si la critique a disparu des quotidiens et des magazines, elle est réapparue sur des sites en ligne ou elle est très présente. Les gens qui s'intéressent à la musique peuvent lire, peuvent se nourrir sur un site comme Bachtrack. Et d'autres existent spécialisés dans un genre ou un autre. Il y a une masse de savoirs et d’informations incroyables ainsi disponibles.

Mais sur la scène musicale, vous avez raison, il y a encore énormément de concerts. Malgré les restrictions budgétaires dans tous les pays, il reste encore assez, et même beaucoup, d'argent pour la musique. Je dis toujours qu’avec une production de l’Opéra Bastille, on équipe toute la France en séries de récitals et musique de chambre pour l’année…

Alain Lompech et Nikolai Lugansky, au Théâtre des Champs-Elysées
Alain Lompech et Nikolai Lugansky, au Théâtre des Champs-Elysées
Parlons des jeunes pianistes. Pour vous, qui sera le prochain Schnabel, le prochain Horowitz ?

Il y un an, j'ai reçu le disque d'un pianiste russe qui habite à Londres, Pavel Kolesnikov. Je n'en avais jamais entendu parler. Je mets son disque des Mazurkas de Chopin, je fais mon papier immédiatement : Diapason d'Or (il obtiendra également le Diapason de l'année).

Je ne sais pas s'il va être le prochain Horowitz, mais il est déjà Pavel Kolesnikov, ce qui est merveilleux. Il est lui-même, il ne ressemble à personne, il a sa voix à lui, immédiatement reconnaissable. Et il y en a d'autres plus âgés : par exemple Nikolai Lugansky, un pianiste absolument prodigieux, autant d'un point de vue intellectuel qu’artistique ; en Angleterre, Stephen Hough est un musicien extraordinaire, original, intellectuel en plus : une vraie personnalité qui joue du piano. Schnabel, Cortot, Haskil, Solomon, Curzon, Kempff ou Rubinstein n'étaient pas seulement des pianistes, des professeurs, c'étaient de grandes personnalités, des intellectuels qui s’exprimaient à travers la musique.

Il nous semble que beaucoup d'étudiants dans les conservatoires ne pensent qu'à pratiquer leur instrument. N'est-ce pas un problème ?

Il faut avoir un mental très fort, une personnalité très grande pour réussir à oublier le conservatoire, pour se développer par soi-même. C'est très difficile. D'ailleurs, parmi les pianistes de l'ancien temps, beaucoup ne passaient pas par le conservatoire. Par exemple Claudio Arrau, qui était un homme d'une culture encyclopédique, n'est jamais passé par le conservatoire : il a été enfant prodige, puis il a reçu une éducation privée. Arthur Rubinstein, Martha Argerich, Nelson Freire, eux non plus ne sont jamais passés par le conservatoire. Et Brendel a été assez rapidement autodidacte.

Le conservatoire, c'est évidemment un mal nécessaire, il faut des conservatoires. Mais il s'y est passé ce qui s'est passé dans les facultés. Autrefois, les conservatoires avaient des classes préparatoires, et on acceptait en supérieur que peu d'étudiants : les meilleurs. Aujourd'hui, un conservatoire est bon quand il a 1000 ou 1500 élèves... Autrefois, on sortait du Conservatoire de Paris à 15 ans, parfois plus tôt, c'était donc un endroit où on vous enseignait la musique, et après vous viviez. Aujourd'hui, on n'en sort plus à 15 ans : on y entre plutôt à 18 ans. A l'âge où l’on doit créer son identité, souvent contre l'ordre établi, contre l'académie, on vous plonge au contraire dans un moule scolaire. Il y a là quelque chose d'étrange.

La ronde des concours, elle aussi peut être étrange...

Bien sûr, mais les concours ont une utilité. Ils donnent l’occasion à plein de jeunes gens de jouer devant un public, devant des professionnels, y compris des agents, qui ne viendraient pas les écouter à un récital au Wigmore Hall ou à la Salle Gaveau... si tant est qu’ils puissent seulement y jouer. Alors, imaginez qui viendraient les écouter dans une petite ville de province ?  

Tout le monde critique les concours et dans un monde parfait, on devrait ne pas en avoir besoin. Mais notre monde n'est pas parfait, et ça reste meilleure solution pour faire entendre des jeunes interprètes.

Un concert, ou bien un disque, qui vous a fait penser, comme le dit Faust : « voilà, je voudrais que le monde s'arrête à cet instant… »

Clara Haskil, quand elle joue la Sonate en si bémol D960 de Schubert, en public, à Hilversum. Il y a quelque chose de totalement inexplicable, qui est au-delà de ce qu'on peut même ressentir consciemment, qui nous dépasse complètement tout en étant pourtant extrêmement proche et presque amical. J'ai l'impression que cette femme joue pour moi tout seul, bien qu’en même temps elle semble s'adresser – et je ne suis pas croyant – à quelque chose qui est bien au-dessus de nous. Ou peut-être à côté, je ne sais pas, mais en dehors de ce monde rationnel des vivants, en tout cas.