Pour se rendre à Kuhmo depuis Helsinki, le plus rapide est de prendre un vol jusqu’à Kajaani. Il n’y a ensuite ni avion, ni train, ni autoroute pour les cent derniers kilomètres du voyage, ce qui transforme le périple en road-trip à la David Lynch : il faut emprunter un mince ruban de bitume, longer de vastes lacs si calmes qu’ils paraissent artificiels, traverser des forêts épaisses où alternent bouleaux et épineux, aux troncs rosis par le soleil du soir, longtemps rasant en été dans ces terres proches du cercle polaire arctique. Vous découvrez alors l’âme de la Finlande : c’est cette région qu’a parcourue Elias Lönnrot, il y a 200 ans, pour recueillir auprès des populations et des bardes les chants et les dits à partir desquels il composa Le Kalevala, une épopée mythique fondatrice pour toute la culture finlandaise – Jean Sibelius, entre autres, a conçu bon nombre de ses partitions à partir de cet ouvrage et de ses personnages légendaires, dignes du Seigneur des anneaux. Et c’est ici, à Kuhmo, que s’est installé en 1970 un festival de musique de chambre qui a, aujourd’hui encore, valeur de référence en Finlande et bien au-delà.

En apparence, Kuhmo est une petite ville tout à fait ordinaire, dotée d’une large artère principale où passent parfois de longs camions chargés de bois – ce qui renforce l’impression d’avoir atterri dans une version finlandaise de Twin Peaks. Kuhmo révèle tout son charme dans une rue secondaire, proche du lac : de jolies maisons de bois se succèdent, avec cette surélévation des planchers typique des régions quotidiennement enneigées en hiver. Dans les jardins, des statues d’ours attestent de la force du lien qui unit les habitants à la nature qui les environne ; non loin de la ville, on trouve de nombreux sentiers et postes d’observation pour guetter la faune sauvage.
C’est dans cette rue (Kontionkatu) qu’on trouve Juminkeko, une fondation discrète (aucun panneau ne l’indique !) dont la salle principale expose aux visiteurs la genèse du Kalevala et les voyages d’Elias Lönnrot. De l’autre côté de la rue, une vaste grange abrite une exposition temporaire baptisée Kalevala Reimagined qui montre que la magie des récits de Lönnrot est toujours vive pour bien des artistes finlandais d’aujourd’hui. À quelques mètres, une grande bannière est dressée, au milieu d’un vaste espace de restauration en pleine nature, encadré de quelques bâtiments en bois : nous voici au cœur du Festival de musique de chambre de Kuhmo, un endroit où les festivaliers peuvent prendre un repas ou un café entre deux concerts, et où de nombreuses rencontres matinales sont animées pour rapprocher artistes et spectateurs.

À l’image des longues journées d’été (le soleil se lève à 3h et se couche à 23h en cette mi-juillet), le festival se repose rarement. Chaque jour ou presque à 11h, c’est l’église de Kuhmo, à deux pas du QG du festival via un petit sentier, qui abrite le premier des quatre ou cinq concerts de la journée. Cette église luthérienne aux murs clairs, toute en bois, dispose d’une acoustique idéale tant pour l’orgue (un très bel instrument moderne) que pour la musique de chambre. Dès le premier jour, on y est accueilli avec un programme au titre évocateur (« Let the Party begin – Sound the Organ ») par Susanne Kujala qui se régale avec les 38 jeux de l’instrument dans un spectaculaire Prélude et Fugue de Franz Liszt sur le nom de Bach. Le Trio Pantaleon lui donne la réplique avec l’ouvrage par lequel Beethoven ouvrit son catalogue (son Trio opus 1 n° 1), sur le très beau pianoforte de Tuija Hakkila (passée par la classe de Jacques Rouvier au Conservatoire de Paris). Belle façon d’ouvrir les oreilles des spectateurs avant l’orgie de concerts qui vont s’enchaîner les jours suivants !
Le deuxième lieu important du festival se situe à 800 mètres, en descendant Kontionkatu : c’est l’école de Tuupala, où ont lieu les concerts de 15h. Des concerts dans un gymnase ? C’est avec un léger scepticisme qu’on se présente à l’entrée… avant de réaliser que les murs sont tapissés de bois, offrant une acoustique excellente là encore pour la musique de chambre ! Antti Tikkanen, le co-directeur artistique du festival avec sa compagne Minna Pensola, fait son entrée sur scène pieds nus, t-shirt à l’effigie du festival sur le dos, tout en jouant les premières notes du Caprice polonais de Grazyna Bacewicz. Habilement, le violoniste profite du point d’orgue qui conclut la première partie de l’œuvre pour se rapprocher du micro et, tout en tenant son mi harmonique, souhaiter aimablement, en finnois puis en anglais, la bienvenue aux spectateurs – tout sourires devant cette performance qui les a surpris d’entrée.

Le public rassemble des spectateurs de tous âges. C’est que l’école est aussi et surtout le lieu de résidence de l’académie attenante au festival. Cette année, 95 étudiants venus de Finlande et d’ailleurs (Suisse, Angleterre, Suède, Hong Kong, États-Unis, Corée du Sud, Japon…) se sont inscrits aux cours donnés par une pléiade d’artistes et pédagogues internationaux. C’est comme si les grandes écoles européennes avaient envoyé leurs meilleurs représentants au bout du continent : Mi-kyung Lee (qui enseigne depuis vingt ans le violon à la Hochschule de Munich) y enseigne aux côtés de Levon Chilingirian (Royal Academy of Music, Londres) ou Johannes Meissl (co-directeur artistique de la European Chamber Music Academy).
En plus de cette académie, le festival lance cette année un nouveau programme nommé Kamarista, destiné à accompagner des groupes au début de leur carrière, en les intégrant pleinement à la programmation du festival et en leur proposant des masterclasses. Quand on les interroge à ce sujet entre deux concerts, Antti Tikkanen et Minna Pensola, par ailleurs membres du fameux quatuor finlandais Meta4 fondé en 2001, répondent à l’unisson : « nous avons à présent 25 ans de métier de quatuor derrière nous. Et nous avons été très chanceux ! Nous étions étudiants à une époque où il y avait sans doute beaucoup plus de possibilités pour les jeunes de se lancer dans ce domaine de la musique de chambre. Avec Kamarista, nous essayons donc de lancer une plateforme pour que de jeunes ensembles puissent se mettre en évidence dans un festival qui se veut la capitale mondiale de la musique de chambre pendant deux semaines en juillet. »

On s’invite discrètement à un cours donné par Johannes Meissl au Modulor Quartet, l’un des deux groupes sélectionnés cette année pour Kamarista. Les Modulor jouent l’Officium breve de György Kurtág, une succession d’aphorismes aussi exigeants techniquement que difficiles à incarner. Pas de doute, ces musiciens basés en Suisse (où ils se sont formés entre autres auprès de Rainer Schmidt du Quatuor Hagen) connaissent leur texte, et Meissl les complimente sur leur musicalité. Mais le professeur trouve les mots justes pour préciser ici une note, là un contraste de dynamique, et pour transformer une succession de notes en un petit chef-d’œuvre poétique : « tout l'univers se tient ici en un seul intervalle », explique-t-il avec admiration en regardant la partition. Le lendemain, on entendra les jeunes quartettistes sur la grande scène du festival dans le génial Black Angels de George Crumb, sorte d’Apocalypse Now du quatuor à cordes, et on les applaudira comme les grands artistes qui les ont précédés et comme ceux qui les suivront.
Parlons-en, de cette scène principale du festival. Elle se situe à l’autre bout de Kontionkatu, au sein de l’extraordinaire Kuhmo-talo. C'est une des plus belles salles de concert du monde pour la musique de chambre : sa taille humaine (668 places), son architecture boisée dont les ondulations et l'étagement donnent l’impression de visiter une bibliothèque de rêve, son acoustique remarquable en font un pur joyau, le fantasme de tout mélomane passionné de musique de chambre. C’est ici qu’ont lieu la plupart des concerts, avec des artistes qui mériteraient d’être davantage programmés dans les grandes salles de l'autre bout de l'Europe : on retiendra en particulier le génial clarinettiste Lauri Sallinen, formidable dans Donatoni comme dans le Quintette de Mozart, et le fantastique Sergey Malov, aussi à l’aise au violon dans le rare Concerto en ré mineur pour violon, piano et orchestre de Mendelssohn qu’au violoncello da spalla dans un arrangement de la Sonate « Le Printemps » de Beethoven pour trio à cordes signé Anssi Karttunen…

Mais le festival ne se contente pas d’inviter des musiciens de talent ; il se distingue par des programmes conceptuels réjouissants qui traversent les genres, les époques et les aires géographiques, comme la savoureuse soirée « Adults Only », avec la radicale Sonata Erotica d’Erwin Schulhoff ou la pièce « Erotyk » d’Edvard Grieg, ou encore un grand concert « Ritual », avec Shaker Loops de John Adams et Le Sacre du printemps de Stravinsky dans sa version pour piano à quatre mains, véritablement « dansé » sur le clavier par Tuija Hakkila et Anna Laakso. En écoutant ce rite païen imaginé par Stravinsky à partir de mélodies traditionnelles, on songe à Lönnrot et à la poésie magique et ancestrale de son Kalevala. La veille, après avoir marché au bord du lac, sous les branches des bouleaux, on avait frissonné en entendant les Papillons de Kaija Saariaho joués par Tuomas Lehto. Pas de doute, il y a dans l’air de Kuhmo quelque chose de spécial et de difficilement explicable, quelque chose qui permet à l’âme de la Finlande et à l’âme de la musique de chambre de s’exprimer mieux qu’ailleurs.
En savoir plus sur le Festival de musique de chambre de Kuhmo.
Cet article a été sponsorisé par le Festival de musique de chambre de Kuhmo.


















