Une fois franchies les portes de la cité de Marvão, village portugais perché à quelques kilomètres de la frontière espagnole, on change d’unité de temps et de lieu. Sa position en hauteur et son ancienneté préservée interdisent à Marvão de grandir. Ici, tout un festival est concentré en dix jours et quelques lieux ; on peut se retirer du monde pour y assister à des concerts pleins à ras bord joués par des artistes venus du monde entier, dans un mélange absolu des genres et des époques de musique. Ici les villageois sont en position de service, la direction artistique est allemande et les mécènes cosmopolites.

Marvão © FIMM / Luís Dias Branquinho
Marvão
© FIMM / Luís Dias Branquinho

Ce sont surtout mille émotions musicales, en particulier dans le domaine du chant – rien d'étonnant puisque la direction artistique est assurée par une soprano, Juliane Banse, avec son mari le violoniste et chef d'orchestre Christoph Poppen. Samedi matin, nous découvrons ainsi l’ensemble vocal Cupertinos, dirigé par Pedro Teixeira, tout juste à l'extérieur des murs de la ville. Dans la grande église Notre-Dame de l’Étoile, dotée d'une nef unique d’un blanc pur accolée à un cloître, la configuration de l’ensemble, quatre hommes et quatre femmes, permet de tout imaginer : deux par voix, à huit voix, à deux chœurs.

Le programme, qui magnifie des polyphonies de l’âge d’or portugais dédiées à la Vierge Marie, fait entendre toutes ces possibilités car les voix le permettent. Notamment les sopranos, fusionnelles à l’unisson et habilement distinctes quand elles sont duelles. Les fins de phrases sont magnifiquement travaillées, prolongeant le son dans une résonance parfaite servie par une acoustique très travaillée. On note la justesse superlative des interprètes : les chanteurs ne reprennent le ton qu’une fois en 90 minutes.

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Pedro Teixeira dirige Cupertinos © FIMM / Sára Timár / Pilvax
Pedro Teixeira dirige Cupertinos
© FIMM / Sára Timár / Pilvax

Parmi les compositeurs interprétés ce matin, on retient particulièrement le Lisboète Duarte Lobo, mort en 1646, auteur d’une Missa Sancta Maria dont les parties sont dispersée dans le concert. C’est un chef-d’œuvre d’intensité, aux harmonies déroutantes, au contrepoint déchaîné, et dont l’Agnus Dei contient une part d’improvisation.

Il faut ensuite grimper lentement sous la chaleur intense pour rejoindre au sommet du village la modeste église Saint-Jacques, couverte de statues polychromes. Elle accueille le baryton André Baleiro, accompagné par le pianiste David Santos, dans un programme puissant : un thème (les paysages marins), décliné en quatre blocs de cinq mélodies (chantées en français, allemand, portugais, italien et anglais) et couvrant un siècle et demi de musique. Puissant, le baryton l’est aussi : coffre impressionnant dont le potentiel dépasse largement le volume de l’église, timbre profond aux harmoniques qui habitent tout le spectre, ambitus remarquable, projection stable, qui lui permettent de jongler entre les styles et les langues.

André Baleiro © FIMM / Sára Timár / Pilvax
André Baleiro
© FIMM / Sára Timár / Pilvax

C’est un récital-voyage aux découvertes fascinantes, comme Luis de Freitas Branco, où l’on a l'impression de retrouver un Debussy qui aurait vécu trente ans de plus ; Rebecca Clarke, dont l’histoire en musique The Seal Man suit des contours surprenants ; un Schönberg terrifiant, Am Strande ; et, moins surprenant mais magique, un Der Fischer de Schubert fin, doux, tendre, intime… un bijou. Tout cela et bien plus encore nous est servi par des introductions aux quatre parties particulièrement bien construites, rédigées et lues par l’accompagnateur, à chaque fois en portugais et anglais.

Dimanche matin, nous retrouvons une église Notre-Dame de l’Étoile archi-comble, des rangées de sièges sont même alignées dehors. Au fond du chœur, en hauteur, le curé de la paroisse préside la messe paroissiale. En-dessous, sur les marches, le chœur Ricercare se déploie. Devant lui, au pied de l’autel, l’Orchestre de chambre de Cologne patiente. Dans la nef, festivaliers, mécènes du monde entier et villageois de Marvão se mélangent. C’est bien une messe dominicale à laquelle nous assistons, rendue extraordinaire par l’insertion, dans l’ordinaire de la liturgie, de la Missa brevis K.194 de Mozart.

L'Orchestre de chambre de Cologne pendant la messe dominicale © FIMM / Sára Timár / Pilvax
L'Orchestre de chambre de Cologne pendant la messe dominicale
© FIMM / Sára Timár / Pilvax

Elle a été composée pour la cathédrale Saint-Rupert de Salzbourg, à l'époque du prince-archevêque Colloredo ; Mozart a cherché à satisfaire les exigences de brièveté et de concision imposées par Colloredo, avec un orchestre très réduit, peu d'écriture fuguée, l'essentiel du texte étant traité de façon homophonique. Tout colle donc pour cette « re-création » dans l’esprit, où l’allemand et le latin de Colloredo sont remplacés par le portugais. C’est avec une même foi qu’on peut se penser à la place d’un de ces paroissiens, 252 ans plus tard. On n’est plus au concert : la musique est au service de la liturgie, elle la magnifie. Les artistes ne cherchent pas à briller, ils sont simplement justes.

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Le Festival Internacional de Música de Marvão ne se résume pas toutefois à ces concerts vocaux. Des neuf concerts auxquels nous avons assisté en trois jours, on retient d'autres coups de cœur, notamment l’époustouflant clarinettiste Horácio Ferreira. Son jeu précis lui autorise toutes les fantaisies dans les gammes incessantes que lui impose le génial Carl Maria von Weber dans son Concerto pour clarinette n° 1. Aux côtés de l’Orchestre de chambre de Cologne dans la cour du Château de Marvão, le soliste fait sortir un chant là où ne l’attendait pas, alterner la douceur la plus intime à l’explosion la plus virulente.

Horácio Ferreira joue Weber dans la cour du Château de Marvão © FIMM / Sára Timár / Pilvax
Horácio Ferreira joue Weber dans la cour du Château de Marvão
© FIMM / Sára Timár / Pilvax

Le samedi à 23h, dans une immense citerne souterraine pleine à craquer, ce sont les guitaristes Marta Pereira da Costa et João José Pita Júnior, qui jouent un répertoire portugais et métissé ciselé. Quelques heures plus tôt, le Quatuor Goldmund proposait un Quatuor n° 5 de Weinberg profondément triste et déchiré, où la violence affleure. Le lendemain, le pianiste allemand Joseph Moog interprètera un programme dense dans lequel on retiendra un Venezia e Napoli de Liszt d’anthologie. Aidé par des doigts et poignets puissants, il nous éblouit par sa maîtrise absolue des excès lisztiens : petites notes comme octaves déchainés, c’est une inventivité de chaque instant.

Une mention particulière au dispositif éditorial, particulièrement dense et complet, qui va crescendo : un dépliant pratique, un livret complet avec détail de toutes les œuvres jouées et bios des artistes, qui contient lui-même des QR codes amenant à des notes musicologiques du suisse Bart de Vries, et enfin des concerts presque tous introduits par les artistes. Voilà qui complète idéalement l’expérience d’une immersion dense, soutenue, dans un bain musical qui vaut le voyage autant que la contrée qui l'environne.


Le voyage de Thibault a été pris en charge par le Festival International de Música de Marvão.