Actuellement à l’affiche de l’Opéra de Marseille dans Il Barbiere di Siviglia, la mezzo-soprano française Stéphanie d’Oustrac nous parle de sa vision de Rosina qu’elle interprète pour la deuxième fois. L’entendre dans ce répertoire est un privilège rare car son tempérament artistique et sa voix l’ont initialement conduit vers le répertoire baroque, Mozart, et l’été dernier, à Aix, vers une Carmen mémorable. C’est en effet dans le répertoire français qu’elle se plaît notamment à traverser les époques musicales pour souligner avec talent la musicalité de la langue française. Que vient donc faire Rossini dans cette brillante carrière ? Nous n’avons pas résisté à l’envie de lui poser la question.

Stéphanie d’Oustrac (Rosine) et Florian Sempey (Figaro) © Christian Dresse
Stéphanie d’Oustrac (Rosine) et Florian Sempey (Figaro)
© Christian Dresse

Avez-vous avez beaucoup chanté Rossini ?

Pas vraiment. Lorsque j’ai passé mon prix au conservatoire j'ai chanté l’air de Rosine, et on me prédestinait en effet plutôt à une carrière rossinienne. J’ai la voix facile, légère. Mais le fait d’avoir auditionné pour William Christie avant même de sortir du conservatoire m’a menée vers le baroque. Ce répertoire m’a happée. Puis, j’ai abordé Mozart, l’opérette...

Cela vous a manqué ?

Dans le travail vocal, probablement ; ainsi que dans le plaisir des vocalises et du chant. Le problème de Rossini reste tout de même les histoires et les personnages. Plus jeune, je me serais peut-être davantage sentie en adéquation avec les personnages. Maintenant, psychologiquement c'est plus dur, je me retrouve tout de même à penser comme si j’étais ma fille !

Quand a eu lieu votre prise de rôle de Rosine ?

En 2012, à Bordeaux. Mais pour ces représentations marseillaises, il s’agit presque d’une nouvelle prise de rôle, du fait que je ne l’ai pas chanté entre-temps. J’ai l’impression - un peu - de devoir reconstruire le rôle.

Ce répertoire est un exercice vocal et musculaire très particulier. Le style est très différent de celui que je fais d’ordinaire. Je chante beaucoup de répertoire français, notamment Carmen, où la vocalité est beaucoup plus en « lignes ». Avec Rossini on est dans la vocalité pyrotechnique, dans quelque chose de très léger.

Avec Rosine je peux travailler le souffle et l’agilité de manière différente. C'est un bonne chose. Il est très important d’aborder divers répertoires, sinon les muscles ne vont que dans un sens. Et je suis la première étonnée de me sentir relativement à l’aise dans ce répertoire compte tenu du fait que je le chante très peu.

Stéphanie d'Oustrac dans le rôle de Carmen à Lille © Frederic Lovino
Stéphanie d'Oustrac dans le rôle de Carmen à Lille
© Frederic Lovino

Quelles sont les principales difficultés du rôle ?

Il s’agit d’avoir de l’endurance au niveau du souffle. Déjà, sans bouger, cette musique est difficile, mais avec la mise en scène, et de surcroît celle de Laurent Pelly, la difficulté est multipliée. Il faut bien répeter les gestes pour que le corps s’habitue et que les mouvements deviennent des réflexes physiques.

Qu’en est-il de la personnalité de Rosine ?

Elle est jeune, rebelle face à ce qu’on essaie de lui imposer. Elle est relativement moderne. Je cherche à lui donner du caractère.

Dans cette production où les chanteurs évoluent placées sur une partition de musique, il y a toute une dimension graphique et visuelle à prendre en compte lorsque l’on est sur scène. Il s’agit de rentrer dans cette esthétique particulière.

Pensez-vous, parfois, à la future Comtesse délaissée que Rosine va devenir par la suite ?

Je pense que ce serait plutôt lorsque l’on chante la Comtesse qu’il faut se souvenir de ce que Rosine a été ! Forcément, quand on est jeune, quand on démarre une relation, on n'a que des envies, des espoirs, quitte à se cogner contre un mur. Cette impulsion de la jeunesse me plaît.

Pelly, Castellucci, Carsen, Tcherniakov… Vous aimez les metteurs en scène avec une identité artistique forte ?

J’ai la chance que les directeurs de théâtre se disent : « avec Stéphanie, je pense que ces metteurs en scène vont pouvoir travailler ». Lorsque les metteurs en scène ont des idées fortes, il faut que les chanteurs puissent répondre. Et cela m'intéresse de rentrer dans leur monde, quel qu’il soit.

J’ai eu l'occasion d'être confrontée à des choses que je ne comprenais pas et pour lesquelles j’avais du mal. Je n’hésite plus à exprimer mes interrogations et, avec les metteurs en scène, nous avançons par cet échange.

Vous êtes l’arrière-petite-nièce de Poulenc, comment appréhender cet héritage lorsque l’on décide de se lancer dans le milieu de la musique classique ?

On m’en parlait un peu quand j’ai démarré la musique, mais cela n’a jamais été un poids. C’était plus une fierté. J’ai d’abord découvert ses mélodies puis La Dame de Monte Carlo, La Voix Humaine et ensuite les Dialogues des Carmélites. Lorsque j’ai chanté ce répertoire, cela n’a pas changé ma manière de travailler, j’avais en revanche le plaisir de pouvoir me dire que j’avais une cousine qui l’a connu et qui voulait prendre des cours de piano avec lui.

Il paraît que c’était un oncle particulièrement sympathique et souriant. Quand on voit son écriture, il y a beaucoup de pudeur. Mais il était également hors des sentiers battus par rapport au milieu dans lequel il évoluait. Toutes ces anecdotes qui m’ont été livrées par ma famille me permettent de me sentir encore plus proche de lui. Également, je ressens un peu les codes d’éducation qui ont été les siens.

Le répertoire français occupe une place de choix dans votre carrière. Pourquoi cet appétit pour la musique française ?

Avant tout, j’ai la chance que l’on me demande de chanter ce répertoire. Mais le français est une langue très difficile, il faut beaucoup travailler techniquement. D'autant que je me suis faite opérer des cordes vocales. Il m'a fallu faire un véritable travail de fond, et reconstruire ma technique avec un orthophoniste et un professeur de chant.

Avant même l’opération, j’ai réappris à respirer, à poser la voix, à chanter et parler. J’ai travaillé finement la voix, et j’ai désormais une perception très précise de ce qu’il faut faire, techniquement, pour parler cette langue. Cela devient une mécanique naturelle. Sans compter que lorsque l’on comprend une langue avec toutes ses subtilités, cela rajoute une densité dans l'interprétation ses personnages que l’on ne peut pas avoir dans une autre langue.

Stéphanie d'Oustrac et Philippe Jaroussky dans <i>Theodora</i> de Händel au TCE © Vincent Poncet
Stéphanie d'Oustrac et Philippe Jaroussky dans Theodora de Händel au TCE
© Vincent Poncet

Vous n’avez pas peur non plus des rôles travestis…

Je n’ai rien non plus contre les rôles féminins avec de grandes robes ! Il s’agit avant tout d’un travail de comédien. Jouer un garçon demande quelque chose d’autre en effet, mais j’aime bien aller chercher dans mon côté masculin pour élargir mon jeu. Et ça ne m'empêche pas de me sentir toujours féminine.

Êtes-vous satisfaite avec votre tessiture ?

J’ai appris à l'être plus tard. Enfant j’avais une voix de soprano léger. J’aurais aimé être colorature. Heureusement vers trente, trente-cinq ans, j’ai commencé à véritablement prendre du plaisir avec ma voix. Il s’agissait d’une période où j’ai véritablement compris toutes les couleurs qu’elle pouvait prendre, notamment dans les rôles de tragédiennes baroques. Les voix de mezzo soprano ont tout de même un panel de couleurs formidable !

Quel rôle représente un défi pour l’avenir ?

Le défi sera, je pense, Octavian dans Le Chevalier à la rose, ou alors de me diriger vers le bel canto. Octavian correspond à un style et à une vocalité que je connais bien, le bel canto en revanche me pose davantage de problèmes, notamment en ce qui concerne l’incarnation d’un personnage. Or je ne souhaite pas interpréter ce répertoire uniquement pour la vocalité.

Un aspect qui vous comble dans le monde de l’opéra ?

La générosité avec le public, le chef, l’orchestre et nos partenaires. Également, c’est un art complet dans lequel je ne vois pas comment on peut être blasé ! On apprend tous les jours et l’on remet tous les jours sur le métier son travail. Ce mélange d’énergie me nourrit quotidiennement.