On s'en réjouit d'avance et dans le même temps on la craint cette année Beethoven... Elle vient de commencer par des sujets médiocres dans les journaux télévisés et continuera par des talk-shows attristants qu'une heureuse surprise ne pourra certainement pas faire oublier. Les grands médias audiovisuels ne rendront évidemment pas hommage au compositeur comme la télévision l'avait fait en 1970 avec un luxe artistique inimaginable aujourd'hui – et l'on n'est pas du genre « c'était mieux avant » mais, cette fois-ci, il faut se rendre à l'évidence. La musique classique n'est pas bien vue dans les hautes sphères télévisuelles.

Alain Lompech © Tristan Labouret / Bachtrack
Alain Lompech
© Tristan Labouret / Bachtrack

Il y a cinquante ans, plusieurs fois par semaine sinon chaque soir, le téléspectateur pouvait entendre une œuvre de Beethoven jouée par les meilleurs musiciens du moment, filmés parfois spécialement dans les studios des Buttes-Chaumont par les grands réalisateurs qui tournaient à l'époque pour l'ORTF, secondés par des metteurs en ondes musicales d'un niveau artistique assez impressionnant pour que la caméra soit toujours au service de la musique. Les plans ne changeaient pas toutes les dix secondes comme de nos jours au double motif qu'« il ne faut pas ennuyer le téléspectateur » et que le réalisateur – pardon le cinéaste – doit pouvoir tourner son « chef-d'œuvre » en toute liberté artistique.

Les sonates, trios, quatuors étaient présentés par le poète et grand Résistant Max-Pol Fouchet ou par Jean et Brigitte Massin dont le Beethoven – alors publié par les éditions Messidor d'obédience communiste – tranchait avec les biographies habituelles. La vie et l'œuvre du compositeur y était analysées, intégrées à une lecture sociale et politique de son temps qui rendait la lecture captivante comme un roman. Il faut dire aussi que Jean Massin était un spécialiste de la Révolution française et qu'on lui doit une monumentale édition Victor Hugo qui fait toujours référence. Apprendre, se construire intellectuellement en regardant la télévision de service public mise au service de la musique, du savoir et de la culture appartient désormais au passé.

Combien d'œuvres les mélomanes de tous âges ont-ils pu découvrir en 1970 ? Combien en ont-ils vu jouées pour la première fois par des artistes aussi prestigieux que Wilhelm Kempff, Yehudi Menuhin, Claudio Arrau ou encore David Oïstrakh qu'ils ne connaissaient que par le son des disques et de la radio ? Souvenir de Kempff lançant la phrase d'entrée de l'« Archiduc ». Cette allure de prince, ce son, cette éloquence, cette autorité rayonnante marquent pour la vie.

En 2020, il faudra se contenter d'émissions culturelles dont la fonction est de remplir le cahier des charges en ramenant leur contenu au niveau d'incompétence de ceux qui les produisent et les présentent. Surtout pas de pièces entières, surtout pas... mais des tronçons de tubes éclairés de lumières rouges, bleues, orangées pour faire moderne, et des solistes à vingt mètres du chef d'orchestre. Nous resteront les concerts, les festivals et les disques à commencer par la Folle Journée de Nantes qui a évidemment consacré cette édition à Beethoven avec l'esprit de partage joyeux qui est le signe de ce festival magnifique, pied-de-nez aux conformistes et à la culture de masse triomphante en lui opposant une manifestation luxueuse et populaire. 

Pour le reste, on n'est pas certain que l'imagination sera au pouvoir en terme de programmation, vu la façon dont l'année Debussy n'a pas été fêtée malgré un lancement en fanfare à la Philharmonie : Beethoven est joué tout le temps dans notre pays depuis le XIXe siècle. Si Wagner avait été abasourdi d'entendre pour la première fois de sa vie, interprétées par la Société des Concerts du Conservatoire, les symphonies de Beethoven jouées comme elles le doivent, soixante-quinze ans plus tard Maurice Ravel pestait contre les festivals Beethoven qui chaque saison encombraient déjà les salles de concert parisiennes. On a quand même repéré une intégrale des sonates pour piano à Radio France confiée à des jeunes pianistes à l'orée de leur carrière. C'est déjà ça.

En 2020, il faudra surtout tenter de ne pas crouler sous les intégrales Beethoven qui entasseront (ou plutôt enterreront) la musique du compositeur dans un gros coffret de CD – qui les ouvre une fois achetés ? On les évitera soigneusement. Mais si nous nous intéressons aux sonates pour piano : Jonathan Biss, Igor Levit, Fazıl Say viennent de publier les leurs. Celle de Konstantin Lifschitz va sortir incessamment sous peu. Igor Tetchuev annonce la sienne. Sans compter les rééditions pour trois euros six sous de celles des pianistes d'hier et d'avant-hier : les Schnabel, Arrau, Brendel, Kempff, Gilels, Kovacevich, Barenboim viendront couper l'herbe sous le pied des nouveaux venus qui chacun à sa façon les valent bien mais peinent à exister vraiment à leur côté, tant les anciens nous sont familiers et nous ont marqué si l'on a découvert avec eux ces sonates.

Cette idée qui veut que les jeunes pianistes jouent tous de la même façon est un pont aux ânes. Il n'y a rien de commun entre l'esprit d'aventure d'un Say, le sculpteur de marbre blanc Levit et l'intellectuel sensible Biss. À chacun son Beethoven, dans le respect absolu des partitions. Ce qui a changé, c'est le temps qu'on ne laisse plus au mélomane de souffler, de prendre le temps d'écouter, d'assimiler, de faire sien l'univers poétique de l'un ou de l'autre dans des œuvres qui accompagnent toute une vie et dont à vrai dire il n'est ni souhaitable de n'en connaître qu'une seule version ni souhaitable de papillonner entre un trop grand nombre d'entre elles. Les enregistrements se multiplient comme les petits pains et disparaissent effacés par les suivants avant même d'avoir eu le temps d'exister dans la conscience des mélomanes qui reviennent sans cesse – et hélas ! – vers un passé qui leur est familier. Ce qui a changé aussi, et cette fois-ci pour le mieux, c'est qu'on ne reproche plus à un jeune pianiste d'enregistrer toutes les sonates, et qu'on ne s'en étonne même plus.

Mais n'attendez pas de la télévision publique qu'elle produise et diffuse une intégrale des sonates de Beethoven dont chacune serait confiée à un jeune pianiste, filmée de façon simple en lien avec la musique, à la façon dont on savait le faire encore jusque dans les années 1980. Car en ce domaine, plus le filmage est ancien, meilleur il est. Ça ne lui coûterait pas cher pourtant. Moins cher qu'une énième captation du même opéra pour diffusion nocturne et remplir le cahier des charges.