C’est avec une joie intacte que le directeur artistique du CMBV parcourt encore aujourd’hui l’Hôtel des Menus-Plaisirs, lieu d’accueil des États Généraux, où le Centre s’est installé en 1996 : montrant du doigt cet endroit précis où Mirabeau aurait rétorqué sa célèbre réplique au marquis de Dreux-Brézé, ces « magnifiques, vraiment magnifiques » décors d’époque, ou encore cet escalier « installé à la demande du clergé », s’extasiant devant les Vingt-quatre Violons du roi exposés dans les salles… Rencontre avec un malicieux passionné.

Benoît Dratwicki
Benoît Dratwicki
Comment vous êtes-vous dirigé vers le répertoire baroque ?

Benoît Dratwicki : J’en suis tombé amoureux au cours d’un de ces week-ends thématiques – autour du jazz, de la musique du monde, ou de la musique ancienne – qu’organisait mon conservatoire, à Metz, où j’étudiais le violoncelle. Le baroque n’y avait pas très bonne presse, à l’époque ! Et puis, à l’Université, j’ai rédigé des mémoires sur la cantate française, sur Montéclair. J’ai rejoint le CMBV en tant qu’étudiant chercheur associé, j’y ai travaillé sur Dauvergne et j’y ai fini ma thèse sur Colin de Blamont en 2015 seulement, après l’avoir commencée en 1999 ! Entretemps, en 2005, j’ai été nommé directeur artistique du Centre de musique baroque de Versailles.

Vous avez donc accompagné le CMBV - créé en 1987 - une grande partie de son existence.

B. D. : Oui, pendant 16 ans. Les changements ont été nombreux et inespérés ! Le numérique et l’audiovisuel ont notamment démultiplié les publics touchés – grâce aux concerts captés, aux enregistrements… Ajoutez à cela les activités de recherche et d’édition, les collaborations entre la Maîtrise du Centre – le chœur des Pages et des Chantres – et d’autres formations musicales – souvent internationales… Nous avons acquis une visibilité très importante. Il nous apparaissait primordial de faire connaître le répertoire musical baroque français, auquel nous nous consacrons exclusivement, ailleurs et pas seulement à son public immédiat. Nos projets avec des chœurs, des orchestres symphoniques et non baroques, avec l’ON des Pays de la Loire, ou encore à Rio de Janeiro, à Sao Paolo, au Costa Rica, s’inscrivent dans cette démarche : oser rejouer ce répertoire sur des instruments modernes en y intégrant l’énergie, les tempi, les coups d’archets…

À quoi le répertoire baroque français doit-il, selon vous, cette prospérité ?

B. D. : La France est le pays qui compte le plus grand nombre de formations musicales baroques, grâce, en grande partie, à l’importance de l’État dans sa vie culturelle. Ce qui est paradoxal pour une contrée finalement assez peu mélomane ! La musique a peu de place dans notre imaginaire collectif, le concert ne fait pas partie intégrante de nos traditions. Contrairement à l’Allemagne, à l’Angleterre, à l’Italie, à la Hollande ou encore à la Belgique, qui ont mis la musique au cœur de leurs pratiques culturelles et artistiques depuis plusieurs siècles. Mais il existe, encore, un intérêt pour le spectacle, la culture, la danse et la musique véhiculées par Versailles. Avant que la France ne connaisse une véritable rupture, que n’ont pas subie ses pays voisins.

L’Hôtel des Menus-Plaisirs à Versailles © Grosbois | CMBV
L’Hôtel des Menus-Plaisirs à Versailles
© Grosbois | CMBV

Celle de la Révolution ?

B. D. : On entend souvent cela, mais c’est faux. L’effondrement de la danse de cour, de l’opéra français remonte surtout aux années 1770, après la guerre de Sept Ans, où tout le pouvoir monarchique se délite, et avec lui, ses anciennes institutions. L’orchestre des Vingt-quatre Violons du roi a disparu en 1761, sous Louis XV, pour des raisons budgétaires. Les maîtrises ont été complètement déstructurées lors de la fin – temporaire – de la religion d’État en 1791 ; la création du Conservatoire de Paris à la fin de la Révolution a entériné une nouvelle ère, mais la Révolution elle-même ne l’a pas « détruit » la musique, loin de là ! Elle a simplement progressivement sombré dans l’oubli. Oubli des partitions, mais aussi de leur interprétation. C’est sur cette dernière que le Centre travaille beaucoup aujourd’hui. On n’a par exemple découvert que très récemment que les Grands Motets de la Chapelle royale s’interprétaient non pas en confrontant cinq solistes et un chœur, mais dix solistes sur le même plan et le chœur. Tout cela ressemble finalement parfois beaucoup plus à du Palestrina ou du Bach qu’on ne l’avait cru pendant des décennies !

À partir de quand s’est-on donc réellement réintéressé à ce répertoire ?

B. D. : C’est le mouvement nationaliste, vers 1870, qui a déterré Couperin, Charpentier, Rameau, tout en promouvant la création d’alors – Dukas, Saint-Saëns… À partir des années cinquante, la redécouverte des instruments anciens a accompagné un nouveau regain d’intérêt, et le CMBV est né, dans la foulée, afin de former les orchestres, de continuer les recherches, d’éditer des partitions et surtout de programmer cette musique alors improgrammable. D’où l’importance de la transversalité de beaucoup de nos projets, entre la recherche, la formation et l’artistique, au fil des saisons. Les Fêtes d’Hébé de Rameau, joués prochainement à l’Amphithéâtre Bastille de l’Opéra national de Paris, en est un bon exemple. Il n’a pas été redonné sur scène depuis 247 ans ! Les Chantres du CMBV y participeront, de même que le Royal College of Music de Londres, et les chanteurs de l’Académie de l’Opéra national de Paris qui se sont familiarisés avec les particularités du style. Autant dire que c’est un très beau projet.

Que souhaitez-vous, aujourd’hui, mettre en place avec le CMBV ?

B. D. : Les nombreux partenariats que nous avons établis à l’international – Naïs de Rameau fait carton plein à Budapest ! Naïs ! c’est tout de même incroyable – sont évidemment formidables. Mais je suis aussi tout particulièrement fier des projets d’action culturelle tels que Générations Lully, qui permet à près de 1 000 habitants de Trappes de découvrir l’art baroque français, entre 2016 et 2018. De la sensibilisation à la création artistique autour de ces compositeurs importants, des échanges inouïs se mettent en place. Par ailleurs, je pense qu’il est primordial de continuer à tout faire pour que nos grands maîtres occupent leur juste place sur scène, à commencer par Lully, qui ne s’est pas encore vraiment « banalisé », ni en France, ni dans le monde, loin de là. Même s’il est peut-être moins accessible que Rameau, plus immédiatement séduisant, c’est un véritable génie de son temps. Espérons que cela vienne !