Véritable légende de la musique baroque, contreténor de génie, Gérard Lesne est également compositeur. Il fait montre, depuis sa résidence au CDA d’Enghien-les-Bains, où il créera ce 20 mai son Origine du monde, d’une inventivité et d’une sincérité rares. Bachtrack a rencontré cet artiste modeste, inquiet, au parcours joyeusement atypique.

Gérard Lesne © M. Ruiz
Gérard Lesne
© M. Ruiz

Bachtrack : L’Origine du monde complètera, avec le Shaman consacré à la figure de la sorcière, et Tempus Fugit à la vanité de l’homme, une trilogie. Peut-on la qualifier de mystique ?

Gérard Lesne : J’évolue vers ça, sans le vouloir ! L’idée, de fond, c’est la folie humaine. L’homme comme prédateur, comme chose peu nécessaire. J’ai été particulièrement marqué par les textes des présocratiques, par l’école de Milet. Je cherchais à parler de l’Univers et d’y répondre sans passer par les Dieux. J’étais frappé par la beauté des textes. Je suis très féru de poésie, surtout quand elle est visuelle, courte, comme celle des japonais. Et je retrouvais ça chez Héraclite, Parménide, Empédocle. J’étais également marqué par Haendel et la scène de folie d’Orlando. Et par l’image de l’Origine du Monde de Courbet, à laquelle je voulais faire une sorte d’allusion.

Bachtrack : Vous parlez souvent de poésie, de littérature … Quel rapport entretenez-vous, dans votre démarche de composition, avec le texte ?

Gérard Lesne : Je suis passé par l’holographie pour Shaman parce que l’imagerie s’y prêtait : les textes étaient dits par mon hologramme. Ici, on partira d’une voix plus « pure » : de textes enregistrés et de textes chantés sur la musique que j’ai créée, intercalée avec des pièces baroques, dans une logique de correspondance à la Baudelaire… Le littéraire est présent partout !

Bachtrack : Plus que le musical, donc, du moins pendant la phase d’écriture.

Gérard Lesne : Complètement. Je lis de façon obsessionnelle. L’intégralité de la Comédie Humaine, en long et en large. Le « miroir concentrique », j’ai l’impression de comprendre le monde à travers ça. « Un miroir concentrique où suivant sa fantaisie, l'univers se réfléchit. » Beaucoup de poésie, également : Sarah Teasdale, Ralph Waldo Emerson, Lamartine, Kenneth Rexroth. Il y a cette poésie qui orne sa tombe : « As the full moon rises / The Swan sings / In sleep / On the lake of the mind ». C’est sublime ! Mais j’ai un rapport difficile aux mots. Je n’intellectualise pas le processus créatif. Je suis toujours dans le sensoriel, l’intuitif. Je ne fonctionne que par l’intuition.

Bachtrack : D’où votre sous-titre « musique populaire » ?

Gérard Lesne : Tout à fait. J’ai fait toute ma carrière, jusqu’à présent, devant un public d’initiés, de connaisseurs, jeune à l’époque, et qui est aujourd’hui vieillissant. C’est pourtant une musique si facile d’appréhension ! Je repense souvent à une rencontre étrange, dans une église de Normandie, avec un club de Harley, de motards qui passaient par là ! L’un d’entre eux était venu me demander ce qu’on venait de jouer, en insistant : « c’est vachement beau ! » Je voudrais sortir cette musique de la niche d’où elle vient, parce qu’elle pourrait aussi fonctionner devant un public novice, à l’esprit encore ouvert.

Et puis je suis aussi très influencé par la musique populaire : je crois que ma plus grande influence, pour la composition, finalement, c’est les Pink Floyd.

Bachtrack : Donc, « musique populaire », c’est une sorte de publicité sincère ?

Gérard Lesne : Oui, c’est exactement ça. Je n’ai pas l’impression de faire de la musique contemporaine. Juste une sorte d’écrin pour les œuvres du répertoire que j’inclue. Le CDA d’Enghien-les-Bains me donne les moyens de faire exactement ce que j’ai voulu faire pendant des années. Un spectacle total, avec les moyens qu’il implique, une grande présence du multimédia. Le visuel est souvent absent de la musique, et c’est un grand tort !

Bachtrack : Comment en êtes-vous venu à la composition ?

Gérard Lesne : J’ai toujours énormément composé. Surtout des chansons. Toujours selon une sorte de logique apparente, thématique. Mais ce voyage est finalement, j’insiste, peu intellectualisé – la logique n’apparaîtra pas à tout le monde, et elle ne m’apparaît parfois pas non plus ! Cette forme cyclique, quelque part, je la retrouve chez Héraclite. Je l’ai noté là. « Il faut savoir que l’Univers est une lutte, la justice est un conflit, et que tout l’Univers est déterminé par la discorde. »

Bachtrack : Tout ça n’est pas très optimiste !

Gérard Lesne : Effectivement… Et c’est un problème pour Claudio Cavallari, qui a dû travailler à toute l’installation vidéo : il ne trouvait aucune possibilité de finir sur autre chose que des ruines ! Mais tout ça est avant tout poétique, jamais plombant. Toujours terriblement mélancolique, sans doute. La mort est présente chez moi mais comme chez un adolescent, de façon romantique : on détruit tout pour recommencer. C’est cyclique. Tout ça recommencera. Pour d’autres, sans doute pas pour nous ! (Rires).

Bachtrack : Pour ces pièces, vous exploitez à la fois la tessiture baryton et celle d’alto. Comment est-ce possible ?

Gérard Lesne : J’ai suivi une formation de haute-contre (à la française), j’ai donc travaillé les deux registres. Ici, j’ai poussé jusqu’à une dissociation complète entre la voix de tête et la voix de poitrine. Toute une génération de contre-ténor a fait abstraction de la voix de poitrine : c’est une aberration complète !

Bachtrack : Que pensez-vous, aujourd’hui, de l’interprétation de la musique baroque ?

Gérard Lesne : J’ai commencé à travailler lorsque tout ça était encore bancal. Les musicologues faisaient un boulot formidable, mais les interprètes avaient encore tout à apprendre. Le temps de la carrière du Seminario, j’ai assisté au passage du perfectible à la perfection. Si bien qu’aujourd’hui on ne trouve finalement plus de structure innovante, qui sorte du répertoire archiconnu. Je suis un héritier de Jacobs, de Christie : ils trouvaient des musiques impossibles, de compositeurs obscurs, à la recherche de petites perles qui se nichaient dans leurs œuvres souvent inégales. Mais aujourd’hui, le baroque a surtout permis une réflexion sur le vibrato. C’était l’apport d’Harnoncourt, on a eu raison de le souligner. Aujourd’hui, on joue Mozart sur des instruments anciens, et c’est formidable, mais la nécessité de travailler les voix demeure ! Les jeunes chanteurs qui viennent du baroque l’ont compris. C’est comme ça qu’on peut travailler : la collaboration de Norrington avec le Philhar, c’est extraordinaire ! L’opéra romantique gagnerait à ce traitement de la ligne de chant.

Billetterie du Centre des arts d'Enghien les Bains :
Tél. : 0130108559
ou www.cda95.fr