Cyrille Dubois © Mirco Maggliocca
Cyrille Dubois
© Mirco Maggliocca
Il a été la Révélation Lyrique de l'année 2015. Même si la réputation du ténor caennais Cyrille Dubois était déjà acquise avant les Victoires de la Musique, elle ne cesse désormais de grandir. Sa personnalité généreuse et son amour pour la musique touchent un public toujours plus large au-delà des seules frontières françaises. Nous avons pu le rencontrer entre deux répétitions du Roi Arthus à l'Opéra Bastille.

Bachtrack : Vous avez découvert le chant très tôt à travers la chorale, d'abord à Ouistreham puis avec la Maîtrise de Caen dans les classes horaires aménagées. La carrière de chanteur était-elle une vocation où cette envie vous est-elle venue au fur et à mesure de vos études ?

Cyrille Dubois : L’envie est venue d’elle-même, j’ai eu à faire le choix de ma carrière assez tard dans mes études. Je suis rentré très tôt dans une chorale car mes parents aimaient la musique. C’est la pratique amateur qui m’a orienté vers le monde de la musique. J’ai commencé à chanter à six ans dans la petite chorale de Ouistreham. Très vite, la responsable de la chorale m’a orienté vers la Maîtrise de Caen et les classes à horaires aménagées qu’elle connaissait. Cela a occupé la majeure partie de mon enfance jusqu’à la fin de la classe de troisième. C’est là que tout a commencé, que j’ai fais mes premières armes dans la musique.

B :  Pensez-vous qu'un passé de choriste est important pour un chanteur d'opéra ?

CD : Ce n’est pas indispensable mais ça apporte quelque chose. Quand on est jeune, une pratique, qu’elle soit sportive ou musicale, est importante. Il ne faut pas oublier que la première fois que j’ai chanté en public date d’un peu plus de vingt ans. J’en avais sept lors de mes premières auditions avec la Maîtrise de Caen. Les échéances plus professionnelles sont ensuite venues très vite : j’avais douze ans lors de ma première scène d’opéra avec Le Tour d’écrou de Britten, à l’Opéra de Lyon. Le rôle de Miles dans cet opéra est un rôle important, surtout pour un enfant qui n’est pas anglophone. 

B : Vous avez à cœur de transmettre votre art dans la région qui vous a vu grandir. Quelle(s) forme(s) prend cette transmission ?

Cyrille enfant à la Maîtrise de Caen
Cyrille enfant à la Maîtrise de Caen
CD : Le temps de l’enseignement, pour moi, n’est pas venu. Je ne sais pas s’il viendra un jour, pour l’instant, je n’en ressens pas le besoin. Mais transmettre mon expérience professionnelle à des gens dont ce n’est pas le métier et les sensibiliser à une exigence élevée de la musique, dans des territoires pas forcément privilégiés pour ce genre de choses, est pour moi un objectif fondamental. On se plaint beaucoup que la musique classique tombe en désuétude, alors qu’il y a énormément de gens vers qui il suffit de se tourner pour qu’ils reprennent le flambeau et perpétuent un intérêt pour la musique en général. Cela ne se fera pas d’un coup de baguette magique. C’est une succession de petites initiatives qui feront progresser cette action. Si, à mon niveau, je peux réussir à transmettre un peu de mon expérience à des gens dont ce n’est pas le métier, je participerais à faire perdurer la musique dite « savante » mais que tout le monde aime et a en référence. Il y a en effet de nombreux morceaux connus de tous. Il suffit d’entrouvrir la porte pour permettre aux gens de rentrer dans ce monde. Chez moi, dans le sud de la Manche, je suis responsable d’une chorale amateur que je fais chanter une vingtaine de fois dans l’année. Je suis étonné de voir les gens faire des kilomètres pour venir m’écouter et me voir chanter à Bastille, en Bretagne… Je leur ai juste montré ce que c’était et ça les a intéressé. Cette transmission est importante pour moi car la musique est plus que mon métier, c’est ma passion. Or, très peu de gens ont la chance de pouvoir dire qu’ils vivent de leur passion. J’essaie donc de transmettre le plus possible tout l’amour que j’ai pour cet art. La dualité entre recherche d’excellence et transmission aux amateurs sont deux facettes de ma personnalité, qui se complètent très bien et me permettent de me ressourcer. 

B : Vous semblez très proche de vos racines normandes : qu'y a-t-il de si spécial à la Normandie ?

CD : Je suis très attaché à mon territoire. J’ai grandi en Normandie, la branche maternelle de ma famille est normande. C’est une région que je trouve fascinante car il y a à la fois la proximité du littoral – j’ai passé tous mes étés à la plage – et la présence du bocage. Il y a une forme de la nature préservée en Normandie qu’on retrouve aussi dans d’autres coins de la France, mais je suis particulièrement attaché à ce lieu du fait de mes racines. C’est aussi une région dynamique, à la fois proche de Paris et portée vers l’Angleterre. Tout cela me fait aimer cette région. Je ne voudrais pas vivre dans un autre endroit.

B : Quelle est votre plus belle expérience de scène ? Pourquoi ?

CD : C’est une question difficile. Je n’ai jamais hiérarchisé mes expériences. Je garde un souvenir incroyable de ma découverte de la scène avec Le Tour d’écrou de Britten. D’un point de vue purement scénique, de nombreuses expériences m’ont marqué. Britten, encore, pendant mes années au Conservatoire : nous avions monté une très belle production du Viol de Lucrèce. Mes premiers pas sur la scène de la Scala, fouler le sol de scène mythique même si je n’avais qu’un petit rôle, était une expérience extraordinaire. Mon premier passage sur les planches de l’Opéra Garnier, avec Alcina, était aussi mémorable. Je garde également un très bon souvenir de la version de concert, au Théâtre des Champs-Élysées. C’était excitant car on m’a appelé une semaine avant pour un remplacement au pied levé. Le Roi Arthus, dans lequel je vais très bientôt chanter, sera sûrement aussi une superbe expérience : je vais rencontrer pour la première fois Roberto Alagna  et Thomas Hampson. J’aurai également à nouveau l’occasion de travailler avec Sophie Koch. Ce sont des artistes mythiques et je suis très excité à l’idée de travailler avec eux. Il est très difficile de hiérarchiser de telles expériences.

Saluts de <i>Lakmé</i> à l'Opéra de Saint-Étienne
Saluts de Lakmé à l'Opéra de Saint-Étienne
Il y a aussi d’autres expériences sur des scènes moins impressionnantes mais pas moins importantes pour moi, comme ma prestation récente dans La Belle Hélène à Toulon, avec Karine Deshayes. Vous allez dire que je les cite tous, mais ce sont des moments-clés dans ma construction d’artiste. Je garde aussi un très bon souvenir de Lakmé, à Saint-Étienne, où j’ai joué mon premier grand rôle de ténor. Il y avait, dans les représentations de cet opéra, une intensité que j’espère retrouver tout au long de ma carrière. Je n’étais entouré que par des amis et nous avions créé une ambiance fantastique. Le chef d’orchestre, Laurent Campellone, était superbe, et la mise en scène épurée laissait la place à la psychologie des personnages, et j’aime ça, creuser la psychologie des personnages. J’aime en faire quelque chose qui me soit propre, et pas uniquement chanter les notes. Les chanteurs de la génération précédente ont amorcé cette façon de travailler – je pense à Natalie Dessay qui vend son âme quand elle est sur scène. C’est cette recherche cinématographique et théâtrale, s’installer dans un personnage et le faire vivre à travers sa propre expérience, qui m’intéresse. C’est pour cela que j’attache autant d’importance dans ma construction personnelle à ce qui forge l’existence d’un être humain, au-delà de son travail. Dans le milieu artistique, on n’existe que par les moments qu’on a vécus et qu’on transmet à travers notre performance. C’est ce que je fais en dehors de mon métier qui me construit pour mon métier. 

B : Vous avez reçu le prix de la Révélation lyrique aux Victoires de la Musique en février dernier, qu'est-ce que cela a changé pour vous ?

Cyrille Dubois © Mirco Maggliocca
Cyrille Dubois
© Mirco Maggliocca
CD : Je dirais tout et rien. Tout dans le sens où ça m’a fait connaître auprès du grand public. Le fait que l’on se retrouve face à face aujourd’hui est sûrement dû à cette récompense. Ces sollicitations sont de plus en plus importantes, mais j’ai toujours autant de plaisir à y répondre, toujours dans cette idée de transmission et de partage. Cela fait partie du métier de musicien. Passer à une heure de grande écoute sur une chaîne de service public, avec un million et demi de téléspectateurs, est une expérience incroyable ! Mais rien n’a changé en ce qui concerne les sollicitations de producteurs. Je suis en effet passé par l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris qui m’a appris le métier, avec la visibilité et la force de frappe de l’Opéra. C’est la plus grande structure lyrique du plus grand opéra de France, donc les producteurs me connaissaient déjà. Mon agenda ne s’est pas rempli du jour au lendemain, c’est une continuité. Ce que j’espère de cette médiatisation, c’est qu’elle apporte un peu plus d’international dans ma carrière très parisienne, qui par ailleurs me convient tout à fait. Il est important de pouvoir chanter dans son propre pays, ce qui offre en outre l’avantage de rester proche de sa famille. Il est vrai que l’œil se porte plus facilement vers l’Opéra de Paris, du fait de son histoire, mais les opéras de province font aussi un travail remarquable sur la transmission du grand répertoire et sur des productions originales.

B : Vous êtes maintenant programmé dans les plus grandes salles de France et d'Europe : avez-vous dû adapter votre voix à une acoustique plus large et cela l'a-t-il modifiée ?

CD : On ne chante pas de la même façon dans une salle de cinquante personnes en musique de chambre que dans une salle de 2 500 places comme l’Opéra Bastille. Ces grandes salles incroyables nécessitent des voix incroyables. Je ne considère pas que j’ai une voix énorme, mais j’essaye de faire passer l’intensité d’un rôle par le texte et la musicalité plus que par la puissance de ma voix. Il faut faire confiance à sa technique. C’est vrai que dans des grandes salles comme ça, on peut manquer de proximité avec le public, ce pourquoi il vient au concert. On s’adapte néanmoins à chaque acoustique, chaque configuration. Dans ce métier, tout change, il faut toujours s’adapter.

<i>Alcina</i> à l'Opéra Bastille en 2014 avec Sandrine Piau et Patricia Bardon © Julien Benhamou / Opéra National de Paris
Alcina à l'Opéra Bastille en 2014 avec Sandrine Piau et Patricia Bardon
© Julien Benhamou / Opéra National de Paris

B : Comment décririez-vous ce qu'est un ténor en quelques mots ?

CD : D’un point de vue purement technique, un ténor est une voix qui nécessite puissance et bonne gestion musculaire. D’un point de vue artistique, le ténor représente le jeune héros amoureux dans l’imaginaire. 

B : Pour quel répertoire auriez-vous aimé devenir un baryton / un contreténor ? 

CD : Pour rien au monde je ne changerai ma voix ! J’ai encore tellement de choses à découvrir dans le répertoire de ténor que je ne me penche pas sur les autres répertoires.

B : Sur votre site vous citez Wagner : "La musique commence où s'arrête le pouvoir des mots." Que pensez-vous que la musique ajoute au langage ?

CD : J’aime bien cette citation même si je n’aime pas trop Wagner, car son langage ne m’est pas très proche. Pour moi, l’interprétation est un empilement de plusieurs regards : le regard du texte, de la musique par rapport à ce texte, mais aussi le regard éventuel d’un metteur en scène auquel se rajoute le regard de l’interprète. La musique est l’expression brute des sentiments. La parole suit le fil de la pensée tandis que la musique suit l’expression du cœur. C’est la combinaison de ces deux choses qui forge une personnalité d’artiste. Les gens ne voient jamais mieux ce que je suis sur lorsque je m’exprime à travers la musique.

B : Vous semblez entretenir une relation très proche avec votre public ? 

Cyrille Dubois dans <i>Les Contes d'Hoffmann</i> © Mirco Maggliocca
Cyrille Dubois dans Les Contes d'Hoffmann
© Mirco Maggliocca
CD : On n’est rien sans le public ! J’aime à dire « la musique passe, les interprètes trépassent ». Quelques grands noms passent à la postérité, mais pour combien de temps ? On n’exprime la musique qu’à un temps donné. J’exprime la musique tel que je pense qu’elle doit être faite à notre siècle et la future génération le fera d’une autre façon. Ca ne veut pas dire qu’il faut dénigrer ce qui a été fait avant et qu’il faut tout réinventer à chaque fois. On a aujourd’hui la chance d’avoir de nombreux enregistrements : je me nourris beaucoup de ce qui a été fait avant, en me demandant si j’aime ou pas. Je n’imagine pas la musique comme autre chose qu’un partage à plusieurs. On chante toujours avec et pour quelqu’un. La finalité est de délivrer au public un message musical. Pour cette raison, les Victoires de la Musique me font d’autant plus plaisir qu’elles sont l’expression du jugement du public. Recevoir quelque chose du public est le plus grand des cadeaux qu’un interprète puisse recevoir. 

B : Comment vous définiriez-vous?

CD : Je dis toujours que je suis un grand amateur, quelqu’un qui aime la musique. Esthète, j’aime les belles choses. Bon vivant, curieux. Je suis également très exigeant, vis-à-vis de moi-même mais aussi des autres, ce qui n’est pas toujours très facile à vivre. Je pense aussi être généreux : quand je fais quelque chose, je le fais à fond. Je suis un boulimique de travail, même si je me préserve des moments de quiétude, importants pour moi. Mais quand je reviens dans le monde de la musique, je lève plusieurs lièvres à la fois, je suis très enthousiaste, j’accepte plein de projets et je dis toujours les choses comme je le pense. Cette personnalité, je la dois à mes années de maîtrise et à Robert Weddle, qui a été le grand maître de ma vie. Il a posé tous les jalons sur lesquels j’ai construit ma personnalité artistique. 

B : Quels sont vos projets, vos envies pour la suite?

Duo Contraste © Mirco Maggliocca
Duo Contraste
© Mirco Maggliocca
CD : Dans ma carrière, je suis aujourd’hui à la croisée des chemins. On commence à me proposer des projets de premier plan. C’est très excitant et très effrayant à la fois. J’ai hâte de découvrir Glyndebourne, on m’a dit que c’est un lieu fantastique. L’année prochaine, j’ai un projet qui m’enthousiasme énormément : L’Enlèvement au sérail, à Lyon, mon premier grand Mozart. Je chanterai aussi dans Le Turc en Italie de Rossini. J’espère autrement revenir très vite vers le répertoire français, dans des rôles peu connus. Les grands rôles français me font peur. Roméo et Juliette de Gounod est un rêve, mais Roberto Alagna reste la référence absolue dans cet opéra. J’aimerais aussi me pencher sur des créations et la redécouverte de répertoire inconnu. L’année prochaine, je vais enregistrer des mélodies de Félicien David. Je vais aussi faire un concert de mélodies de Godard. Ces choses demandent du travail car elles n’ont jamais été faites, mais se dire qu’on est peut-être le premier à reprendre une œuvre depuis qu’elle a été créée est très enthousiasmant. J’aimerais bien aussi revenir vers la musique anglaise, dont je suis amoureux. J’ai plein d’idées pour les années à venir. La fin de l’année verra la parution d’un CD autour des musiciens de la Grande guerre. Ce sont des musiques fantastiques. 

B : Vous avez une large palette de répertoire...

CD : À notre époque, dans un contexte globalisé et avec l’excellence dont font preuve tous les chanteurs, il faut être polyvalent. Je ne pense pas qu’on puisse faire sa carrière dans un seul répertoire, même si c’est bien d’être bon dans un répertoire. Je sais que je ne suis pas mauvais dans le répertoire du Lied et de la mélodie, mais je ne pourrais pas faire toute ma carrière dans ce seul répertoire. C’est important d’être curieux. 

B : Un petit mot pour conclure ? Quelque chose que vous souhaiteriez ajouter ?

CD : Une pensée pour les gens qui nous permettent de faire ce travail : le public, mais aussi les directeurs d’opéras, les agents qui soutiennent les jeunes artistes et qui leur permettent de faire leur carrière…

J’aimerais encore parler du répertoire du Lied et de la mélodie, mon péché mignon. Lorsqu’on est en formation musique de chambre, nous forgeons notre propre interprétation : c’est ça que j’aime. On est son propre directeur artistique.