L’alliance d’Arvo Pärt et de Dhafer Youssef peut paraître surprenante, et en effet, le fil conducteur de ce programme au Barbican est plutôt frêle. Oui, il est admirable que le maestro Kristjan Järvi privilégie la musique du monde; oui, il est bien possible de dresser un lien abstrait, aussi ténu soit-il, entre la spiritualité de l’estonien Pärt et du tunisien Youssef. Oui, la scène sera remplie toute la soirée d’une myriade de talents insolites et remarquables. Mais cela ne veut pas dire qu’il en résultera un ensemble cohérent. 

Dhafer Youssef © Miwian
Dhafer Youssef
© Miwian

Pourtant, ce concert est à premier abord débordant d’éléments inspirants, si on les considère de façon isolée. Les débuts sont prometteurs: on nous plonge dans le noir complet, et les premiers accords du Fratres dans la belle salle boisée du Barbican sont accompagnés d’une lueur bleue hantante. Un petit bout de mise en scène alléchant qui, la première fois, marche très bien pour créer cette atmosphère sacrée en théorie si essentielle au programme. C’est une belle interprétation de la pièce avec ses accords doux et croissants et son bourdonnement profond. On imagine sans difficulté que la magie qui apparaît ici est un avant-goût de celle que conjurera Youssef en deuxième partie. 

Par contre, comme une métaphore de la soirée elle-même, la Symphonie no. 3 d’Arvo Pärt est déjà plutôt fragmentaire, compliquée, presque trop animée; dépourvue de fil conducteur facile à suivre. Plus un ensemble de pensées musicales qu’une symphonie au sens traditionnel, elle privilégie les solos, le contrepoint; les thèmes isolés, les silences soudains. Ce n’est pas le Pärt mélancolique, onirique ou réfléchi que l’on croit connaître: le maître ne découvrira le style mélodique ‘tintinnabuli’ qui le rendra célèbre que cinq ans plus tard. L’oeuvre doit être amusante pour l’orchestre, mais le public, confus, ne partage pas entièrement ce plaisir. 

Cela dit, il y a certain éléments compensatoires, car bien avant l’apparition de la star tunisienne, la première partie de la soirée présente déjà un virtuose: le London Symphony Orchestra lui-même. Ce n’est pas pour rien que le nom de LSO jouit d’un tel prestige mondial. Un ensemble mûr, fort et sur de lui-même, l’orchestre livre une performance vraiment impressionnante, presque sans défaut. Des crescendi du Fratres aux silences de la symphonie, tous sont parfaitement unis. Les solistes étaient par ailleurs d’une qualité exceptionnelle: la trompette et la percussion ont absolument mérité leurs applaudissements en fortissimo. L’honneur doit se partager avec le chef: flamboyant, souriant, plein d’émotion et d’enthousiasme, le jeune Järvi maîtrise parfaitement le groupe. C’est un plaisir de les regarder travailler ensemble. 

Malheureusement, ce talent est un peu étouffé dans la deuxième partie. Les musiciens classiques ne sont pas tous des jazzmen comme Dhafer Youssef – quoique qu’il soit possible que, libérés des arrangements quelque peu saccharins présentés, ils aient improvisé un accompagnement plus intéressant que celui qu’on a entendu! Ici, on avait presque envie qu’ils se taisent un peu, pour qu’on entende mieux les musiciens d’exception qui entourent déjà le vocaliste et joueur d’oud. On en resterait peut-être encore plus bouche bée: le pianiste, Kristjan Randalu, et Ferenc Nemeth à la percussion, sont des interprètes d’exception. 

Evidemment, le virtuose parmi les virtuoses, c’est Dhafer Youssef – on lui excuse en conséquence ses manières de diva. Il faut dire que le Barbican semblait acharné à lui poser des difficultés, car l’entracte est allongé par toute une série de hics techniques: le piano doit être porté et assemblé sur scène après une panne d’ascenseur; on oublie son pupitre; et, sans prévenir, on le plonge dans le noir alors qu’il n’est pas prêt à commencer... 

Mais Youssef est une star, et malgré ces distractions, on ne peut nier le pouvoir de l’instrument de sa voix. Son falsetto magnifique ressemble plus au saxophone de Jan Garbarek ou à la guitare électrique de Sigur Rós qu’à d’autres chanteurs. Sa virtuosité sur l’oud se trouve un peu perdue dans la soupe instrumentale, mais ses quelques solos sont tout de même vraiment remarquables. En un tour de corde ou de corde vocale, il nous plonge en un instant dans son atmosphère envoûtante et exotique. Tour à tour penseur Sufi, rock star, et compositeur de requiem classique, il nous emporte dans tous ses élans.

Si l’on considère le volume de talent incroyable présent dans tous les sens sur scène, c’est bien dommage que tout ne marche pas parfaitement ensemble. C’est un peu comme la troisième symphonie de Pärt: beaucoup de beauté, et des interprétations d’exception, masquant tout de même une certaine incohérence. 

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