Comme toutes les semaines, les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France prennent place sur scène. Comme d’habitude ils s’accordent, mais voilà qu’au deuxième « la », le hautbois s’amuse à jouer faux, puis l’orchestre à s’accorder en désordre. Une plaisanterie de fin de saison ? Après tout, jouer Le Sacre du printemps la veille de l’été fait presque sourire… Et bien non : Jaap van Zweden arrive sur scène pour continuer la création française de B-Day de Betsy Jolas, dont l’accord facétieux constituait le début.

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Jaap van Zweden
© Simon van Boxtel

Les originalités de la partition ne font que commencer : bavardage des musiciens qui frottent parfois le sol de leurs pieds, accord final chanté en chœur, chef d’orchestre faisant défiler ostensiblement des numéros avec les doigts de sa main gauche, comme pour compter le nombre des bougies à souffler… La compositrice franco-étatsunienne s’amuse dans cette œuvre avec le thème de Joyeux anniversaire – « B-Day » pour « Birthday ». L’écoute devient ludique, l’auditeur cherchant à reconnaître la mélodie au sein d’un matériaux sonore original très aéré, entre sollicitation subtile des cymbales et trilles des cordes. Malgré la profusion de notes et de percussions, le tout reste très lisible et rafraichissant, rendant honneur à l’écriture de la future centenaire.

La profusion de notes et de percussions est d'un tout autre calibre dans le Sacre. Aussi craignait-on que l'espace sonore de l’Auditorium de la Maison de la radio et de la musique arrive rapidement à saturation en deuxième partie de concert, d’autant que la première rencontre entre l’orchestre et leur futur directeur musical avait fait trembler les tympans. Il n’en fût rien : aujourd'hui plus familier de la salle, Jaap van Zweden maîtrise le volume global de bout en bout, ménage des nuances sans stimuler outre mesure ses troupes dans les (nombreux !) passages forte, à l’image de la gestion du gong, parfaitement dosé et étouffé en mesure.

Il ne faut surtout pas croire que cette maîtrise soit synonyme d’une interprétation routinière du ballet de Stravinsky. Si certains numéros sont pris à des tempos très raisonnables, c’est pour mieux en faire ressortir des éléments rythmiques parfois oubliés dans les versions plus fulgurantes. Les doubles-croches des premiers violons dans les « Danses des adolescentes » et les deux triples-croches de la « Danse sacrale » gagnent ainsi en netteté. La pulsation prudente ne fait par ailleurs rien perdre au rebond dansant de l’œuvre : en témoigne le motif cyclique en pizzicatos entre violoncelles et contrebasses pendant les « Augures printaniers », allant toujours de l’avant.

La réussite artistique de l’exécution du soir réside également dans un travail sur le son de tous les instants. Les accords de flûtes tenus jusqu’au bout des notes dans l’« Introduction » du deuxième tableau, la différence de longueur d’archet pour distinguer une croche d'une double-croche dans la « Danse sacrale » sont deux exemples parmi tant d’autres d’une approche aussi intelligente que sensible. Van Zweden peut compter sur l’engagement total des musiciens qui s’investissent sur chaque accent comme si c’était le dernier, rendant parfaitement les sensations de rugosités terriennes de cette musique.

Cet engagement sans faille avait déjà fait merveille avant l’entracte dans la Symphonie n°40 de Mozart. En plus petit effectif, l’orchestre en propose une interprétation vigoureuse et élancée aux dynamiques exacerbées, grâce à nouveau à une savante réflexion sur les coups d’archet. Souvent alertes et maniées au talon, les baguettes savent arrondir les angles quand il le faut, comme pour les entrées successives des pupitres d’altos et de violons qui ouvrent l’« Andante ».

Contrairement à Stravinsky, les tempos sont ici plutôt rapides, mais aucune forme de précipitation ne vient altérer la conduite du discours musicale. Mieux, cette vivacité la sert, dès le « Molto Allegro » dont van Zweden profite de l’élan pour diriger le motif liminaire avec le souci de ne jamais faire du surplace, ou quand la note conclusive de certaines phrases est à peine jouée dans le finale. Si les cordes sont le cœur du dispositif, les instrumentistes à vent s’intègrent parfaitement dans ce feu d’artifice mozartien, épousant les dynamiques et colorant les reprises et développements de thème sans jamais chercher le feu des projecteurs.

Un tel engagement musical collectif au service d’œuvres aux esthétiques si différentes promet des merveilles pour le Tristan et Isolde de Wagner que donneront l’orchestre et le chef le 11 juillet prochain au Festival Radio France Occitanie Montpellier.

Jaap van Zweden
© Simon van Boxtel