C’est sublimée par une distribution largement remaniée que nous retrouvons, avec bonheur, l’Alceste de Gluck, qui avait ouvert la saison de l’Opéra Garnier en 2013. En ce soir de deuxième, avant le début du spectacle, Marc Minkowski prend la parole avec quelques mots sobres et emplis d’émotion pour rendre hommage et dédier cette représentation à Franck Ferrari, qui nous a quittés le jour même, et fut Hercule dans la distribution de 2013. S’ensuit une minute d’un silence recueillie. Avec Alceste, Gluck revient aux fondamentaux épurés de la tragédie antique. Admète, roi de Phères, se meurt au grand désespoir des ses sujets et surtout d’Alceste son épouse bien-aimée. En échange de sa propre vie, celle-ci obtient des dieux qu’Admète soit sauvé. Horrifié par ce sacrifice, le roi implore ces mêmes dieux de le laisser mourir et rejoint Alceste aux portes des Enfers. Grâce à l’intervention d’Hercule, Apollon, ému par une telle démonstration d’amour et de fidélité, consent à rendre la vie au deux souverains et l’opéra se termine dans la liesse générale.

Alceste à l'Opéra Garnier © Julien Benhamou
Alceste à l'Opéra Garnier
© Julien Benhamou

Dès les premières notes, solennelles, de l’ouverture, on est plongé au cœur de l’œuvre et l’on comprend d’emblée et la signification et la puissance de la « simplicité » qui caractérise Alceste, étape clef dans la réforme de l’opéra initiée par Gluck quelques années plus tôt. Finies les vocalises et autres ornements destinés à mettre en valeur la virtuosité des chanteurs de l’ère baroque. Dans cette version française, créée le 23 avril 1776 à l'Académie royale de musique, chaque note est choisie et posée avec précision pour apporter sa juste contribution à l’édifice opératique, en parfaite osmose avec chaque mot du livret du bailli Du Roullet. Cet équilibre est particulièrement bien mis en valeur par les chanteurs et par les Musiciens du Louvre Grenoble. Il faut dire que ces derniers sont parfaitement à l’aise dans ce répertoire qui leur est cher. Pour l’anecdote, rappelons qu’Alceste est le premier opéra mis en scène que Marc Minkowski dirigea, en 1989.

Alceste à l'Opéra Garnier © Julien Benhamou
Alceste à l'Opéra Garnier
© Julien Benhamou

Véronique Gens est une Alceste exceptionnelle. Par sa présence vocale et scénique, elle règne sur le plateau en grande tragédienne, incarnant de façon époustouflante cette femme moderne, maîtresse de son destin, à des années-lumière des héroïnes classiques. Qu’elle exprime l’amour, le déchirement (« Non, ce n’est point un sacrifice ») ou la détermination farouche (« Divinités du Styx »), sa voix rayonne et trouve de bout en bout, sans jamais faillir, les accents, les couleurs et l’énergie les plus justes. Avec son timbre lumineux et sa scansion d’une superbe clarté, Stanislas de Barbeyrac (qui était Évandre en 2013) campe un Admète tout aussi engagé, entre fougue et douleur. Stéphane Degout donne au Grand Prêtre une autorité et une solennité tout à fait étonnantes, puis, devenant Hercule au troisième acte, il est tout aussi convaincant dans ce rôle de prestidigitateur – deus ex machina, artisan improbable d’un happy end tout aussi incongru. Les coryphées – les ténors Manuel Nuñez Camelino (qui est également Évandre) et Kevin Amiel, le très prometteur soprano Chiara Skerath et la basse Tomislav Lavoie (qui est aussi Apollon et le Héraut) – sont tous les quatre excellents. Quant à François Lis, qui incarnait déjà l’Oracle en 2013, il est égal à lui-même dans la qualité de son interprétation.

Le Chœur des Musiciens du Louvre Grenoble, dont le rôle est fondamental, intervient avec une précision et une cohésion qui contribuent très efficacement à susciter l’émotion.

Alceste à l'Opéra Garnier © Julien Benhamou
Alceste à l'Opéra Garnier
© Julien Benhamou

Dans sa mise en scène, Olivier Py a pris le parti de représenter le memento mori d’une façon intemporelle, presque abstraite. Le dispositif scénique conçu par Pierre-André Weitz est d’un dépouillement et d’une simplicité d’apparence : il repose principalement sur l’utilisation d’un tableau noir en toile de fond, sur lequel des artistes viennent tracer à la craie, puis effacer, différents éléments : le Palais Garnier surmonté de sa statue d’Apollon, un électrocardiogramme, une tête de mort, le rideau de l’Opéra Garnier…  Une représentation innovante des Vanités qui souligne la fugacité de toutes les choses humaines, y compris le théâtre et l’opéra (cf. l’effacement du Palais Garnier). De temps à autre, les dessins sont complétés par des expressions (« Désespoir politique », « anankè ») ou des phrases, plus ou moins anodines, plus ou moins décalées. Parmi ces aphorismes, on retiendra surtout « Seule la musique sauve », qui prend tout sons sens au troisième acte, alors que l’orchestre a déserté la fosse – symbolisant les Enfers et la mort – pour occuper la majeure partie de l’espace scénique – qui représente la vie.

En 2013, on pouvait reprocher à Olivier Py, avec son exercice de style aux multiples possibilités d’interprétation, de déséquilibrer l’édifice en fixant exagérément l’attention du spectateur sur les dessins au détriment de l’émotion. Aujourd’hui, cette objection est totalement levée, grâce à la remarquable prestation du plateau vocal et de l’orchestre.