En dix ans d’existence, toujours sous la direction de son jeune fondateur Raphaël Pichon, l’Ensemble Pygmalion ne s’est pas contenté de faire ses preuves. Il a tout bonnement su convaincre tout le monde, des terres baroques qui l’ont vu naître aux répertoires plus tardifs, voire contemporains. Réunion d’un chœur et d’un orchestre d’instruments anciens, la formation revient doublement avec ce programme à ses premières amours. Doublement, car Bach demeure le point de départ de leur collaboration, entamée pour l’Europa Bach Festival, et le répertoire vocal leur domaine de prédilection. Si l’on était de mauvaise foi, on verrait presque ce choix trop évident un manque de prise de risque, tant l’on aurait été heureux d’entendre ses chanteurs d’exception briller dans des pièces plus solistes. Mais ce serait faire peu de cas de leur irréprochable interprétation, fluide, maîtrisée et inspirée.

Raphaël Pichon © Bertrand Pichène
Raphaël Pichon
© Bertrand Pichène

Le dispositif n’implique ici qu’un continuo et un chœur mixte. Il faut dire que les lignes vocales impliquent en elles-mêmes une polyphonie presque instrumentale : l’écriture de Bach s’y imprègne à la fois de la tradition, héritée du moyen-âge, du motet, de l’harmonie naissante que permettent les homophonies et homorythmies fréquentes, et d’un sens aigu du contrepoint croisés et des procédés imitatifs. Riche, dense, la partition se voit tout de même considérablement aérée par la direction délicate et détachée de Raphaël Pichon.

On n’oublie notamment pas de mettre en avant le texte biblique de Ich lasse dich nicht, Der Geist hilft unser Schwachheit auf et de Lobet den Herrn, alle Heiden, comme souhaité par le compositeur, ou encore d’étendre le son à des manières plus chorales sur Singet dem Herrn ein neues Lied, ou plus lyriques dans le grand motet Jesu meine Freude. Les sonorités plus doloristes de la Cantate BWV 56 – chantée de dos au chef - ou encore le « doux lyrisme », écrira Alberto Basso, du Lieder spirituel BWV 505, complétaient harmonieusement cette palette déjà étendues de couleurs. On pourra malgré tout regretter l’absence du motet Fürchte dich nicht, donnant tort aux ambitions d’intégralité du concert, ou encore que la relative fadeur des Jubilate Deo et Osculetor Meo de Giovanni Gabrieli et Vincenzo Bertolusi, programmés sans doute pour mieux resituer l’histoire et l’évolution du motet, n’ait pas relevé le tout. D’autant que les deux bis proposés, rallongeant déjà un peu trop le concert pour le public, tardif, de la Cathédrale Saint Sauveur – Raphaël Pichon avouera ne pas avoir prévu ce concert pour le créneau de 22h – faisaient montre d’un plus grand enthousiasme et d’une plus grande maîtrise dans l’exécution. Le Mitten wir in Leben sind de Mendelssohn, tendre, et la berceuse de l’oncle Johann Christoph Bach, en forme d’adieu à un public un peu endormi, avaient effectivement plus d’allure. C’est dire que l’excellence peut rendre un public exigeant …

On aura beau nous rappeler que les motets, et leur nature brève, se destinaient avant tout aux cérémonies funèbres accordées aux fidèles les plus désargentés, ce fut avant tout le plaisir de communier avec la sensuelle grâce d’une telle polyphonie. Plaisir que Romain Rolland évoquait en ces termes : « Le nôtre est d’une sensualité raffinée ; celui de Bach d’une intelligence subtile ; nous y trouvons des accords rares qui froissent voluptueusement notre oreille. » C’est donc dans une rare allégresse, teintée de spiritualité et d’intensité, que s’est conclu cet émouvant concert.