Il y a quelques jours, quelques semaines ou quelques mois, bref au moment de prendre leurs billets pour le 12 mars à l’Opéra royal de Versailles, les spectateurs curieux et autres mélomanes avisés étaient loin de se douter du caractère unique que prendrait ce concert des Siècles au château du Roi Soleil. Depuis, sous la pression d’un virus qui sème la zizanie dans le monde entier, tout a changé. Frontières closes, vols annulés, manifestations interdites, l’heure n’est plus au vivre-ensemble mais au triste repli sur soi. La Philharmonie a déjà annoncé fermer les portes de sa grande salle pour quinze jours au moins. L’Opéra Bastille et le Palais Garnier sont déserts. À l’étranger, un silence de mort a pareillement gagné les institutions les plus emblématiques. C’est décidé : pendant un mois et demi, pas une note de musique ne retentira à Vienne, haut lieu de l’art beethovenien. Était-ce seulement déjà arrivé depuis le décès du compositeur ?

François-Xavier Roth © Marco Borggreve
François-Xavier Roth
© Marco Borggreve

Dans ces circonstances extraordinaires, au commencement du tunnel obscur que notre vie culturelle s’apprête à traverser, il y a quelque chose de surnaturel à simplement contempler un orchestre, sur scène, jouer la Symphonie « Pastorale ». Si elle n’est peut-être pas la plus strictement lumineuse du corpus beethovenien (la Neuvième est autrement plus éclatante), l’œuvre a cette douce clarté que les grands paysagistes ont su exprimer mieux encore que les photographes. Avec, en sus, cette part de vérité dramatique qui fait palpiter les fresques : la façon dont le thème du finale se met à irradier dans l’orchestre après les tourments extrêmes de la tempête (quatrième mouvement) montre mieux qu’un long discours la valeur de la vie après les pires épreuves traversées. Rarement cette œuvre aura eu une puissance expressive aussi forte, rarement cette image aura été aussi saisissante que ce jeudi.

Dans ces circonstances extraordinaires, ce soir, le soleil de Beethoven rayonne comme jamais. Probablement galvanisés par le discours présidentiel qui, juste avant l’entracte, a laissé croire à tort que la menace d’une annulation des concerts à venir était écartée, les musiciens des Siècles entonnent les thèmes beethoveniens avec une joie contagieuse – mention spéciale au violoncelle solo, Robin Michael, qui mène son pupitre avec un entrain qui n’enlève rien à la précision de son jeu. Sur le podium, François-Xavier Roth ne cherche pas à détailler en maître pointilleux le relief du contrepoint et des échanges mélodiques. Faisant généralement confiance à ses troupes pour le dessin des motifs et l’animation du discours, le maestro se soucie surtout de la cohésion de l’ensemble et dessine les longues courbes du phrasé. L’œuvre respire, ondoie, ses reflets brillent au gré des timbres rustiques des instruments classiques – basson pincé et hautbois nasillard en première ligne. Les qualités romantico-berlioziennes des Siècles produisent une Pastorale exceptionnelle, dont la charge émotionnelle ne vient pas gâter une maîtrise toujours exemplaire du style.

Dans d’autres circonstances, on aurait sans doute émis des réserves sur la première partie, qui a fait l’objet d’une lecture moins engagée. Les œuvres de facture plus classique offraient d’ailleurs un terrain moins naturellement propice au souffle des Siècles – lesquels jouaient alors avec l’épée de Damoclès du discours présidentiel au-dessus de leurs têtes. Mais il est des moments où l’heure n’est pas à la critique. Avoir été simplement là, spectateurs, ouvreurs, régisseurs, ingénieurs du son, artistes, réunis ensemble à veiller Beethoven juste avant de plonger dans l'inquiétant silence d’une vie culturelle endormie, est une chance qui se savoure et ne se discute pas.

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