Assister à la première d’une prise de rôle provoque toujours ce même mélange de joie et de nervosité, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’interpréter un rôle si mythique que celui de la bohémienne andalouse de la dernière œuvre de Bizet. Si les qualités vocales et la présence scénique de la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux ne tiennent plus du mystère, incarner Carmen s’avérait être un véritable défi tant les versions sont nombreuses et l’imaginaire collectif influencé par les enregistrements légendaires. Le Théâtre des Champs-Élysées, lieu envers lequel elle éprouve un profond attachement, lui a fait ce cadeau.

© Denis Rouvre | Naïve
© Denis Rouvre | Naïve

Accompagnée par une distribution vocale aussi équilibrée que prestigieuse, le timbre chaud et rond de Marie-Nicole Lemieux crée une Carmen à la fois sensible et autoritaire, capable d’inspirer la crainte autant que l’amour. Véritable ôde à l’indépendance, son interprétation vocale et son jeu d’actrice si spontané ont su rendre grâce au personnage. Des graves rompus aux articulations appuyées, sa voix ample et sombre donnait d’autres couleurs au personnage de Carmen, traduisant ainsi les différents états émotionnels qui la traversent dans sa recherche et son refus simultané de l’amour au profit d’un désir incandescent et passionnel. À ses côtés, le ténor Michael Spyres incarne un Don José bouleversant et faisant démonstration d’un engagement extrême. Ce répertoire, dont il n’est pourtant pas coutumier, semble lui inspirer des tonalités dramatiques d’une intensité et d’une sophistication toute millimétrée. Son travail sur le phrasé, impeccable, servi par une voix de poitrine ample, puissante et lumineuse  –presque barytonante – a su convaincre et forcer l’admiration : sa gestion remarquable du souffle participait grandement à renforcer toute l’intensité dramatique de son jeu.

La soprano Vannina Santoni maîtrise quant à elle des aigus qu’elle parvient à conserver très souples et brillants. Parvenant à projeter sa voix en la gardant très claire, on regrettera seulement qu’elle fut une Micaëla faisant le pari de la naïveté et de l’innocence dans son attitude envers Don José. En contrepoint de la douceur de la jeune amoureuse, le duo électrique formé par Frasquita (Chantal Santon-Jeffery) et Mercedes (Ahlima Mhamdi) s’est avéré particulièrement éloquent et radieux, notamment dans les scènes de la danse et celle du jeu de cartes où leurs voix entremêlées révélaient très subtilement les aigus brillants de l’une et les graves profonds de l’autre.

L’exercice semblait plus délicat pour Jean-Sébastien Bou, dont l’entrée dans l’air du Toréador était partiellement couverte par l’orchestre, et dont nous aurions aimé retrouver la fougue et la présence qu’il parvient pourtant souvent à inspirer. La cheffe australienne Simone Young semblait diriger l’orchestre national de France au regard de l’émission sonore des deux personnages principaux, et si l’orchestration voulue par Bizet se prête tout à fait à une direction énergique, on regrettera cependant le manque de variations et d’attention aux solistes qui lui fit parfois défaut.

La mise en espace minimale et efficace de Laurent Delvert avait pour seul bémol d’empêcher de voir frontalement les entrées des chanteurs au milieu de l’orchestre puisque la direction se faisait également depuis le centre de scène. Le travail des chœurs de Radio France dirigés par Lionel Sow semblait quant à lui pâtir quelque peu du jeu auquel on les contraignait en arrière scène, de même que les jeunes de la Maîtrise de Radio France dirigés par Sofi Jeannin ne semblaient pas tous très à l’aise dans les déplacements. Cependant, les uns comme les autres furent vocalement très justes et attentifs tant à la direction qu’aux chanteurs.  

Cette production, visible pour deux dates seulement, a assurément su offrir au public du TCE l’une des plus intéressantes et excitantes prises de rôles de la saison. 

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