Un violoncelle qui domine la scène du haut d'une estrade, le reste du quatuor jouant debout, le diable au corps, des tablettes tactiles qui remplacent les partitions : le Cuarteto Casals ne fait rien comme les autres. Voici pourtant l'une des plus audacieuses formation dont peut s’enorgueillir la nation espagnole. Les interprétations des Casals, moins plastiques que nombre de leurs alter egos de la scène internationale, ouvrent, par leur humanité, sur des profondeurs plus secrètes des trois compositeurs abordés cet après-midi : Schubert, Beethoven, Chostakovitch.

Cuarteto Casals © Josep Molina
Cuarteto Casals
© Josep Molina

Dans la famille des Schubert inachevés, je demande le Quartettsatz. D'une beauté déchirante, les premières mesures réservent à l'auditeur un accueil orageux, d'un dramatisme proprement Beethovénien. Encore que, loin de l'univers coefficienté de ce dernier, l'on est avant tout chez un grand harmoniste.

Une première inspiration et nous voilà déjà emportés dans le premier flot de doubles-croches... Dans un tel condensé, c'est un véritable défi que de répondre avec la conviction nécessaire, le ton juste, et le soupçon de sensualité qu'il faut à cette œuvre. Mais le Cuarteto Casals se montre remarquablement touchant : les bourrasques sont poussées jusqu'à l'essoufflement, tout le quatuor est animé d'un irrépressible tremblement de vie. La première violon enclôt dans sa voix tous les drames qu'a connu Schubert en cette tragique année 1820. Voici venir le retour des lectures révélatrices de sens : de nouveau plus intérieures, plus confidentielles. Jusqu'à présent, seuls les Casals ont su inscrire en si peu de notes tant de secrets humains.

Longtemps négligé parce que jugé trop différent des œuvres qui l'encadrent, le sixième quatuor de Chostakovitch est ici l'équivalent d'un vilain petit canard que l'on aurait placé aux côtés de deux vedettes du répertoire... Mais quel en sera l'accueil ?

Très théâtral, comme une machine qui se met en branle, l'alto bat dix-huit fois la pulsation. Y répondent en cœur les deux violonistes, tournés l'un vers l'autre, s'interrogeant d'un regard complice. Ce premier Allegretto, à la consonance printanière, présente de fortes similarités avec le Final du Quintette Op. 57 ; Chostakovitch semble y avoir l'esprit ailleurs. Le premier violon de Vera Martinez badine sans fin, comme si la musique, en attente de quelque chose, se désintéressait d'elle-même. So far so good, semble-t-elle dire. L'insouciance n'est cependant que de façade. Quelques instants plus tard, nous voilà catapultés, comme par erreur, dans l'infamie grinçante. Pourtant, plus nous apprenons à connaître Chostakovitch, plus il est difficile de s'imaginer qu'il s'agirait d'une erreur de calcul.

Un pathos toujours délibérément absent, dans le Moderato con moto. Ce n'est manifestement pas un de ces « quatuors de l'urgence », tels les 7ème et 8ème qui le suivront. Mais voilà déjà que le Lento du troisième mouvement rompt avec les précédents, passacaille enfin triste et nostalgique. Le violoncelle protéiforme d'Arnau Tomas, joué tout en surface, dote cette méditation d'un agréable balancement. On se croirait dans une musique de flux ; cela avance, arpente sans fin, sans jamais culminer, sans jamais retomber non plus. Enfin, l'Allegretto final, plus alerte, surmonte cette apathie ; on y sent une prise de conscience. Les éléments thématiques s'enchaînent en mezza voce, tandis que la tonalité, fuyante, évite tout ancrage prononcé. Un thème ridiculement optimiste tente de survivre dans un univers en proie à une fourbe décomposition. On aurait dit que le but du compositeur était de faire perdre le fil à ses auditeurs. Heureusement, si les changements itératifs donnent l'impression d'un vaste patchwork, une unité persiste, celle du ton – admirablement reproduite par les Casals.

Le 8ème quatuor de Beethoven, sans doute le plus mystérieux des Razumovsky, contemporain de l'Appassionata, vient clore ce programme pour le moins bariolé. Les Casals personnalisent à l'extrême l'Allegro, mettant en avant certaines audaces de l'écriture et parvenant à une synthèse miraculeuse des extrêmes – à l'image sans doute de cette partition, où cohabite le lisse avec le rugueux. Les deux mouvements centraux sont à l'avenant, avec un très beau Molto Adagio où coule doucement la sérénité. Le Presto, marqué d'un expressionnisme vigoureux, entraîne spontanément l'adhésion ; le brio des musiciens vient couronner une belle maîtrise du système des intensités.

Le Cuarteto Casals est doté d'un son assez transparent, équilibré, ni trop brillant, ni trop brumeux. Rien d'inoubliable individuellement, mais une cohésion remarquable et un sens du souffle qui justifie l'affiliation à Casals. On sent le poids de l'instinct dans le jeu des quatre musiciens. Si la verdeur du premier violon – au demeurant très exposé dans les aigus – a pu interpeller quelques auditeurs, la virtuosité la plus transcendante ne lui est pas interdite, ce qui nous vaut un formidable bis : l'Allegro du troisième quatuor de Chostakovitch. Aveuglant comme l'éclair dans un ciel trop gris, il cristallise les colères, sonnant comme une pluie de revendications. Les Casals restituent au drame militaire sa force la plus abrupte : c'est un joli fait d'arme.