On ne peut qu’applaudir la démarche de l’Orchestre de Paris et de son directeur artistique Daniel Harding, en cette période de cinquantième anniversaire : proposer sur deux dates à entrée libre un programme imposant et audacieux composé exclusivement de compositions des XXème et XXIème siècles a de quoi faire mentir ceux qui réduiraient volontiers la musique savante à son seul classicisme, que ce soit par conservatisme ou par rejet.

Daniel Harding © Julian Hargreaves
Daniel Harding
© Julian Hargreaves

Ce concert en forme de manifeste s’ouvre donc avec intelligence sur la Sinfonia de Berio, patchwork de citations littéraires et musicales à la volubilité réjouissante. La symphonie renvoie ici à la teneur dialoguée de la musique, à son énergie mutante, à sa réflexivité. Remarquable de précision, Daniel Harding insuffle à l’orchestre une belle variété de couleurs, au risque de couvrir par brefs endroits les London Voices, leur prestation aussi musicale que théâtrale, et leurs envolées tour à tour lyriques et humoristiques : les mots de Lévi-Strauss retentissent ainsi plus que ceux de Joyce, le chant dédié à Martin Luther King s’élève avec moins d’éclat que la voix parlée. Le tout bouillonne avec une vitalité émouvante. Si bien qu’on pourra regretter que l’installation des cent métronomes du Poème Symphonique de Ligeti en haut de l’arrière-scène, le temps de réaménager les pupitres sur le plateau, ne prenne pas toute sa dimension acoustique – on peinera à les entendre clairement du parterre – et scénique – la machinerie semble hors de portée et déconnectée de l’action qui a précédé.

Plus cohérente, la prestation de Jörg Widman sur sa Fantasie pour clarinette seule, du haut du balcon, fait entendre avec un plaisir manifeste une palette expressive enthousiaste et émouvante, au fil de mélopées, d’arabesques et de traits presque incantatoires.

On quitte alors ces terres ludiques pour se perdre avec délices dans la solennelle Symphonie de Psaumes de Stravinsky, autre réappropriation, ici plus moderniste que moderne – la référence est moins balayée que scrupuleusement désossée – de la plus imposante des formes musicales. Les surtitres accompagnent le propos à la fois dépouillé et sibyllin de l’œuvre, portée par une masse orchestrale irréprochable et l’impressionnant Chœur de l’Orchestre de Paris – beau travail de Lionel Sow.

Retour après l’entracte à la fantaisie avec Au cœur de Paris, composé pour l’occasion par Jörg Widmann : la citation est ici à chercher du côté d’une musique plus populaire – celle d’Edith Piaf et d’Offenbach – et festive. La frontière entre l’hommage tendre et le lieu commun est ici ténue, et le kitsch, assumé par l’orchestre qui assume ses effets avec fougue, emballe le tout avec une délicatesse bienvenue.

Revenir sur Debussy a alors presque l’effet d’un flash-back : il faut dire qu’Harding fait naître sur La Mer, par la minutie des traits, la rigueur des attaques et l’incandescence des harmonies, des accents romantiques allemands. De la régularité des vagues devenues pulsation émergent des éclats inédits.

La réorchestration d’An die Musik de Schubert par Berio achève de boucler une histoire de la musique moins linéaire qu’elle n’apparaît, avant un ébouriffant extrait de l’Oiseau de feu en bis. De quoi se réjouir d’avoir entonné avec les chœurs un « Joyeux anniversaire » assez faux, mais très sincère.

****1