Il n’aura jamais fait aussi chaud dans un espace climatisé qu’en cette fin mai 2026 à Chaillot… Dans F*cking Future de Marco da Silva Ferreira, les corps dégoulinent de sueur, les mouvements sont hyper physiques mais les huit danseurs – dont le chorégraphe portugais fait partie – se déchaînent absolument sans réserve pendant une heure pleine comme si leur vie en dépendait. C’est une expérience qui ne laisse aucun répit ; au contact de cette performance exaltante, on comprend à quel point la conquête de la liberté implique une lutte impitoyable, sans relâche.

Impossible pour le public de recevoir le spectacle de manière passive dans le dispositif quadrifrontal choisi par Marco da Silva Ferreira : dès l’arrivée des danseurs depuis les quatre angles du plateau, un univers en huis clos prend forme et une demande d’attention aiguë émerge du groupe d’interprètes, centre de gravité de la boîte noire, en direction des personnes installées tout autour. Une tension puissante se lit au cœur de leurs gestes saccadés. Chaque pas, chaque quart de tour, chaque regard contient une virulence férocement étouffée, de sorte qu’une violence sourde inonde la pièce et instaure une menace latente, oppressante et impressionnante pour qui n’en est pas à l’origine.
Le cadre est propice à la prise de pouvoir des danseurs, qui apparaissent ligués en une communauté invincible. Tous les paramètres les mettent en valeur au travers de leurs singularités et en tant que collectif à la fois : les lumières laser tranchantes et irisées, les images miroitantes produites sur les murs par le sol à la texture réfléchissante, la fumée sculptant et troublant tour à tour les lignes et les élans… L’élément central de cet espace-temps futuriste reste incontestablement la techno survitaminée et excellentissime de Rui Lima et Sergio Martins, aux basses profondes et au beat irrésistible, diffusée à fond et imprégnant ainsi chaque atome en présence – si on ferme les yeux, on se croit véritablement dans un des meilleurs clubs de Berlin !

Et paradoxalement, ce sont les costumes de prime abord simples et efficaces qui trahissent, lorsqu’on les observe bien, ce qu’il y a d’ambigu dans les mouvements aussi sportifs que sensuels qu’on dévore des yeux depuis le début, sans qu’on soit parvenu à comprendre pourquoi s’est progressivement fait jour devant ce fascinant spectacle une gêne impalpable. Les tenues sont identiques pour chaque danseur et chaque danseuse : des pantalons sombres taillés dans une matière plastifiée et donc scintillants sont appairés avec des hauts ajourés en maille de fer, volontairement sexy. En toute discrétion, ces éléments stylisés bien adaptés au contexte symbolisent une ambivalence, évoquant simultanément la fête – les paillettes d’une part, la séduction de l’autre – et la servitude – surgit à un autre niveau de lecture l’omnipotence du pétrole, pilier essentiel du capitalisme, juxtaposée à la représentation d’une forme d’emprisonnement, encore plus visible lorsque les danseurs sont de dos et semblent indissociables des chaînes qui les enserrent.
La beauté des individus, leurs personnalités différentes et assumées, la flamme qui les habite coexistent avec la défiance dans chacun de leurs regards tournés vers un monde potentiellement hostile, la rigueur quasi militaire de leur abnégation, ou la souffrance parfois perceptible dans leurs membres sollicités sans cesse. La fluidité du style de Marco da Silva Ferreira permet aux artistes de s’approprier de façon plus intuitive tel ou tel segment, ici plus house, là plus street, en tout cas fait d’hybridations et pensé selon une logique composite, non une progression linéaire.

Si les danseurs ont choisi de s’unir, c’est également pour faire entendre leurs voix : en plein milieu de la chorégraphie exigeante dont ils s’emparent avec passion, ils scandent en rythme des phrases dignes de slogans, à l’unisson. « On est les fantômes que tu as essayé de tuer / On est le pédé, la fem et le tordu, la drag et la butch la moche, la reine / On est le rythme que tu veux effacer / On est le feu que tu veux pourchasser. » Alors les artistes s’engouffrent dans les rangs publics, d’un côté de l’assemblée puis de l’autre ; malgré les obstacles, leur militantisme sait s’affranchir des limites imposées, leur fierté scintille immense, transmettant ce feu indispensable aujourd'hui plus que jamais.




















