Georges Aperghis a toujours été fasciné par le cinéma, notamment par la manière dont la caméra structure la perception et oriente le point de vue du spectateur. Cette passion a nourri bon nombre de ses œuvres, notamment Champ-Contrechamp (2010), présentée mardi soir à Radio France, en ouverture du Festival Présences dont l'édition 2026 est consacrée au compositeur athénien.

Wilhem Latchoumia dans <i>Champ-Contrechamp</i> &copy; Radio France / Christophe Abramowitz
Wilhem Latchoumia dans Champ-Contrechamp
© Radio France / Christophe Abramowitz

Si le titre évoque un procédé cinématographique précis, il n’en constitue pas pour autant une transposition littérale : la partition procède plutôt par courts motifs mélodiques, micrographiques, qui, agrégés les uns aux autres, forment un tourbillon quasi perpétuel. Le pianiste Wilhem Latchoumia, évoluant en dehors ou intégré aux différents pupitres de l'Orchestre Philharmonique de Radio France, rend avec justesse la théâtralité de l’écriture pianistique.

On regrette cependant l'intensité globale relativement uniforme de l’œuvre, qui se maintient dans une même tension dynamique sans offrir de véritables contrastes. Seule la fin fait figure d’exception : le piano y demeure seul, sur une note répétée, dans une atmosphère suspendue.

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La Maîtrise de Radio France (Louis Gal, dir.) dans <i>Willy-Willy</i>, en ouverture de Présences 2026 &copy; Radio France / Christophe Abramowitz
La Maîtrise de Radio France (Louis Gal, dir.) dans Willy-Willy, en ouverture de Présences 2026
© Radio France / Christophe Abramowitz

Cette écriture en petites touches mélodiques très véloces constitue le fil conducteur des œuvres d’Aperghis. On perçoit la continuité d’une recherche amorcée dès les années 1970 autour de la vocalité : déstructuration du langage, fragmentation en syllabes, recomposition du sens par le sonore. Ces procédés sont au cœur de Willy-Willy, commande de Radio France qui ouvrait cette édition 2026. Pour trente-deux voix féminines égales, chacune disposant de sa propre partie, l’œuvre déploie une densité sonore impressionnante, parfois proche de la micropolyphonie. Ce tourbillon est pleinement assumé par les jeunes chanteuses de la Maîtrise de Radio France

Avec Pubs/Reklamen (2002-2015), l’humour s’invitera au programme après l'entracte. Donatienne Michel-Dansac, interprète privilégiée de Georges Aperghis, s’empare de ces pièces humoristiques pour soprano solo qui n’ont rien perdu de leur acuité. Souvent totalement détachée de la partition, elle exalte une réclame pour du dentifrice et expose les vertus supposées d’une lessive.

Le Chœur de Radio France (Roland Hayrabedian, dir.) dans <i>Nomadic Sounds</i> &copy; Radio France / Christophe Abramowitz
Le Chœur de Radio France (Roland Hayrabedian, dir.) dans Nomadic Sounds
© Radio France / Christophe Abramowitz

En contrepoint de ces trois œuvres d’Aperghis, trois pièces d’esthétiques très différentes complétaient le programme. La plus proche stylistiquement est sans doute Nomadic Sounds (2015) de Philippe Leroux, qui convoque des réminiscences vocales de Clément Janequin et de Jacobus Gallus, maîtres de l’imitation animale. Les onomatopées (« miaou », « couac »…) engendrent des gestes mélodiques singuliers, sans cesse recomposés.

Leroux y travaille finement l’attaque et le formant des syllabes, qui deviennent parfois de véritables matrices rythmiques entraînantes. On peut toutefois déplorer que le Chœur de Radio France, outre des problèmes de justesse récurrents, ne se soit pas davantage investi dans la projection d’une énergie sonore plus enveloppante.

Nicolas Lamothe (percussions) dans <i>Prisme</i> &copy; Radio France / Christophe Abramowitz
Nicolas Lamothe (percussions) dans Prisme
© Radio France / Christophe Abramowitz

Au contraire, Prisme de la compositrice iranienne Anahita Abbasi est solidement défendue par les musiciens du Philhar'. Deux moments marquent l’écoute : le début se déploie dans une nuance extrêmement retenue et les instruments diffractent la lumière grâce au souffle, aux sons multiphoniques ; la fin met en valeur, de part et d’autre de la scène, les deux sets de percussions, aux interventions toujours imprévisibles (frottement de rayons de roues de vélo, timbales recouvertes de papier aluminium).

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Face à cette lumière, Les Grands Chaos d’Alexandros Markeas, dont le titre est emprunté au poème éponyme d’Édouard Glissant, s’affirment avec des gestes instrumentaux puissants, parfois saturés. Écrite pour chœur, orchestre, quatuor de free jazz (Carton rouge), la pièce se déploie en cinq tableaux qui esquissent une histoire collective faite de figures variées : populations sans domicile fixe, opprimées, mais devenues poètes.

<i>Les Grands Chaos</i>, en clôture du concert du 3 février &copy; Radio France / Christophe Abramowitz
Les Grands Chaos, en clôture du concert du 3 février
© Radio France / Christophe Abramowitz

L’orchestre, scindé en deux pôles dirigés chacun par un chef (synergie parfaite entre Marc Desmons et Kyrian Friedenberg), génère de vastes polyrythmies. La partie « Parole cassée » s’ouvre sur un crescendo instrumental inquiétant d’où émergent des voix chuchotées du chœur, avant que des paroles distinctes et rythmiquement structurées ne s’organisent à partir du chaos initial, ponctuées par les fulgurances des cuivres. On peut toutefois regretter que le quatuor de free jazz – trois saxophones et une batterie – soit resté sous-exploité. De manière générale, la récurrence de certains effets théâtraux et musicaux au fil des cinq tableaux tend à homogénéiser les atmosphères, au détriment de la caractérisation des textes.

Quoi qu'il en soit, cette soirée d'ouverture aura attisé la curiosité autour de l'œuvre d'Aperghis et donné envie de découvrir la suite du festival, d'autant que nombre de créations ont vu le jour hors de France, laissant attendre avec impatience les créations françaises comme les créations mondiales à venir.

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