C’est bientôt la fin de la saison… Après en avoir été directeur musical pendant six ans, Paavo Järvi va quitter ses fonctions à la tête de l’Orchestre de Paris. Son successeur dès la rentrée 2016 sera Daniel Harding – en concert à la Philharmonie avec son futur orchestre le mercredi 18 mai. Mais le 11 mai, place au maestro qui a inauguré le siècle avec l’orchestre, qui l’a accompagné rien moins que dix ans de 2000 à 2010 : Christoph Eschenbach. Comme chaque saison, il revient diriger les musiciens qu’il a si bien connus, cette fois dans un programme associant des airs de Wagner, interprétés par Matthias Goerne, et une symphonie de Brahms. Un concert doublement intéressant : en première partie, pour la performance époustouflante du baryton, et en seconde partie, pour le parti pris adopté par le chef, contestable mais hautement expressif !

Matthias Goerne © Marco Borggreve
Matthias Goerne
© Marco Borggreve
Le baryton Matthias Goerne reçoit des éloges par centaines. Et pour cause, il s’agit d’un immense chanteur, ce qu’il a montré encore une fois le 11 mai, à la Philharmonie, en s’illustrant dans des extraits d’opéras de Wagner. Avant qu’il ne commence à chanter, l’Orchestre de Paris ouvre le concert avec le sublissime prélude de Tristan et Isolde. C’est un tempo très lent que choisit Christoph Eschenbach : un peu surprenante au début, cette lenteur excessive renforce en fait la tension dramatique du prélude, joué avec énormément d’intensité, chaque note contribuant à l’émotion du tout. Matthias Goerne enchaîne avec le monologue du Roi Marke (dans le même opéra à la fin du 2e acte), « Tatest du’s wirklich? » (« L’as-tu fait, vraiment ? »). Le roi s’adresse à Tristan après avoir découvert la liaison que ce dernier entretient avec Isolde. Matthias Goerne, fidèle à lui-même, déploie une voix impressionnante d’intensité sonore, caractérisée par un vibrato parfaitement maîtrisé et un timbre très profond. Dans le monologue du Hollandais volant, « Die Frist ist um » (« Le terme est passé », dans Le Vaisseau fantôme), il allie une précision vocale incomparable à une expressivité intense. Le troisième air de Matthias Goerne est sans doute le plus séduisant : dans les adieux de Wotan et l’incantation du feu (fin de La Walkyrie), la solennité, la fierté, la grandeur du ton du dieu côtoient une forme de tendresse tout humaine suscitée par la pensée émue de sa fille Brünnhilde. Ce programme-récital présente un intérêt particulier, celui de montrer la richesse de l’écriture wagnérienne, tant pour la voix de baryton que pour l’orchestre : l’instrumentation et le style employés par Wagner sont fonction du contexte, du personnage et de ce qu’il ressent. Matthias Goerne fait sienne cette diversité, et interprète brillamment chacun des rôles, à la suite, sans la moindre difficulté. Son sens artistique est incroyable de pertinence. Rien à redire, bravo !

Christoph Eschenbach © Eric Brissaud
Christoph Eschenbach
© Eric Brissaud
En deuxième partie, l’Orchestre de Paris donne la Deuxième Symphonie de Brahms (1877). Autre genre, autre esthétique, autre catégorie de passion. Après la musique de Wagner, celle de Brahms semble presque sage, de par sa structure classique, ses harmonies conventionnelles et le foisonnement de mélodies chantantes. Pourtant, les symphonies de Brahms recèlent d’innombrables subtilités et expriment des sentiments multiples, complexes, tourmentés, ce que fait justement ressortir la direction de Christoph Eschenbach.Le premier mouvement, très convaincant, témoigne du lien extrêmement étroit qui unit Eschenbach à l’Orchestre de Paris ; tout est fluide, naturel, les indications du maestro sont exécutées à la lettre, par exemple un staccato (ces enchaînements d’accords « hachés » sont superbes) ou un fortissimo. D’ailleurs, les nuances sont ajustées de manière vraiment remarquable ; on jurerait qu’Eschenbach a le doigt sur un bouton de table de mixage qu’il fait varier à sa guise, tant les évolutions d’intensité sont immédiates, homogènes, subtiles. Cela crée des effets sonores fascinants, comme si la façon dont la musique était construite était révélée grâce à l’apparition de ces paliers sonores et de ces contrastes auditifs. Le deuxième mouvement est présenté de manière très lyrique, et c’est le seul moment où la battue semble vraiment trop diluée – ce qui nuit à la progression générale de l’œuvre, dont les impulsions semblent entravées et le mouvement ralenti. En revanche, le troisième mouvement est à nouveau enlevé ; Eschenbach se laisse emporter par l’enthousiasme, c’en est presque jouissif. Pareil pour le dernier mouvement, une explosion de joie, d’énergie, de vie. Au final, si l’on peut ne pas aimer le « style Eschenbach », on ne peut pas nier qu’il révèle la force expressive de la musique, que l’on soit d’accord avec les effets mis en œuvre dans ce style ou non. Une performance tout de même électrisante, et un Orchestre de Paris toujours au top !