En contrebas de Vézelay, « le feu saint Antoine » va bientôt embraser les Rencontres musicales : à Saint-Père, sous les voûtes étroites et claires de la lumineuse église Notre-Dame, l’ensemble Graindelavoix s’apprête à proposer sa reconstitution d’un office consacré au saint. Au Moyen-Âge, celui-ci était invoqué pour guérir le mystérieux « mal des ardents » ; c’est l’objet du motet emblématique Anthoni usque limina, placé cet après-midi au cœur du programme. Autour de cette passionnante partition cryptée qui suggère l’usage d’une cloche en accompagnement instrumental, les volets de « l’ordinaire » – ces passages de la messe qui sont invariables quelles que soient les circonstances de l’office – proviennent pour la plupart de la messe L’Ardant Désir d’Antoine Busnoys.

Graindelavoix aux Rencontres musicales de Vézelay © François Zuidberg
Graindelavoix aux Rencontres musicales de Vézelay
© François Zuidberg

Même si la reconstitution a ses limites (il n’est pas certain que L’Ardant Désir avait un rapport avec le mal des ardents et il est impossible d’être sûr que Busnoys en était l’auteur), le projet n’en est pas moins des plus intéressants, surtout quand il est porté par les qualités collectives de Graindelavoix. Sous la battue opiniâtre de Björn Schmelzer, l’ensemble montre une justesse harmonique irréprochable qui permet d’apprécier toutes les tensions et les détentes du discours liturgique. Dès l’« Introitus », on profite également de l’excellent travail réalisé sur le souffle, un phrasé large offrant une vision claire de la pièce.

Si ces qualités resteront admirables jusqu’à la conclusion de l’office, elles ne suffiront pas à compenser des limites qui se manifestent dès le « Kyrie » et le « Gloria » qui suivent : les passages contrapuntiques complexes manquent de clarté, le texte se perdant dans des vocalises individuellement mal assurées, notamment chez les voix masculines aigues. Ces réserves seraient négligeables si l’esprit était là ; mais la battue uniforme de Schmelzer tend à gommer l’expressivité des mélismes et bientôt les pièces se suivent et se ressemblent, alors même que la richesse de l’assemblage devrait mettre en relief le parcours liturgique.

La puissance de l’office aurait pu être renforcée par les cloches, un attirail magnifique ayant été rassemblé pour l’occasion. Cependant, alors qu’on sait que le recours à cet instrument hautement symbolique était exceptionnel, Graindelavoix a cédé à la tentation d’utiliser systématiquement sa trouvaille, ponctuant généreusement tout l’office de coups de cloches souvent approximatifs. Après un « Alleluia Vox de celo » rehaussé par la voix souple et aérienne de la soprano, l’office bascule donc rapidement dans la routine ; la prose Antonius humilis est plombée par une pulsation de plus en plus lente et le « Sanctus » s’avère pareillement laborieux, malgré une justesse harmonique toujours exemplaire. Peu aidé par l’étonnant agencement final de deux « Agnus Dei », le public perd le fil de la célébration. Les spectateurs applaudiront chacune des dernières pièces de l’office, persuadés à chaque fois d’être arrivés au terme du concert. Les plus concentrés auront en revanche apprécié l’originalité de la démarche « graindelavocale », à défaut d’une réalisation entièrement convaincante.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Rencontres musicales de Vézelay.

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