Lloyd Newson et la compagnie DV8 Physical Theatre présentent leur dernière création John à la Grande Halle de la Villette, récit du naufrage social d’un délinquant londonien de la petite criminalité vers la dépendance et la solitude. A mi-chemin entre danse et théâtre, Lloyd Newson s’inscrit dans un courant artistique inclassable, où la chorégraphie s’associe à la parole dans un art politiquement et socialement engagé.

John prolonge un cycle chorégraphique polémique initié avec To Be Straight With You (2007) et Can We Talk About This (2011). Ces trois pièces ont été inspirées par une série de rencontres et d’entretiens menés par le chorégraphe et des chercheurs. To Be Straight With You évoquait ainsi le rapport des monothéismes à l’homosexualité tandis que Can We Talk About This débattait la question de la liberté d’expression dans l’Islam. Mais si ces deux premières œuvres croisaient différents points de vue, illustrés dans une chorégraphie-controverse à plusieurs voix, John ne s’attache qu’à un seul personnage en racontant l’histoire vraie d’un marginal homosexuel. Biographie d’un esseulement urbain, John porte un éclairage ultra-réaliste sur l’exclusion dans une société anonyme et glaciale.

Pour aborder ce nouveau travail, Lloyd Newson et ses artistes sont allés interroger plus d’une cinquantaine d’hommes dans un sauna gay sur leur rapport à la vie, à l’amour et à leur sexualité. De grandes lignes se sont tracées à travers ces rencontres, mais le témoignage hors norme de l’un d’entre eux, John, s’est imposé comme une révélation singulière et précieuse, permettant la synthèse de plusieurs thèmes récurrents : rejet, isolement, drogue, comportements à risques.

Sur un plateau tournant, trois pièces au décor amovible défilent en boucle pour représenter l’environnement de John, depuis l’enfance à aujourd’hui. A la fois narrateur et acteur, John, superbement interprété par Hannes Langolf, passe d’une pièce à l’autre, dansant et parlant en continu. John naît dans une famille populaire, et passe ses premières années auprès d’un père alcoolique, déviant, incestueux, brutalisant femme et enfants. Après le viol d’une jeune femme, le père de John est envoyé en prison et sa mère sombrant à son tour dans l’alcoolisme et la détresse, les enfants sont placés en foyer. Elle mourra plus tard d’une overdose. Dans une avidité affective frénétique, John multiplie alors les conquêtes, couche au hasard, navigue à vu dans l’univers de la drogue et de l’alcool, et tombe dans la délinquance. Son frère s’éteint à son tour, accentuant la perte de repères. John rejoint la rue et les milieux sombres, disparaissant de la surface de la société. Un séjour prolongé en prison pour un crime qu’aggrave son lourd passif délictuel lui permet de réfréner son addiction, et avec une volonté tenace, John se jette à corps perdu dans le sport. Après son incarcération, il rencontre alors des hommes et cherche à redresser le cap sordide de son existence. Il tente sans succès de renouer avec un fils désormais adulte. La solitude le rattrape alors et John s’expose à des rapports sexuels à risques, pour être au plus vrai, au plus près. La pièce s’achève sur un enregistrement des paroles du véritable John, interviewé, exprimant sa volonté de retrouver une vie normale et quelqu’un – enfin – pour la partager. John parle de la société, en en dénonçant son aveuglement et son rejet, mais est aussi le récit d’une quête d’amour insatiable d’un homme aux ressources surprenantes.

****1