« Dites, qu’avez-vous vu ? » Cette interrogation distillée par la soprano au fur et à mesure d'Etymo de Luca Francesconi résonne encore dans les esprits après la fin du concert de l’Ensemble intercontemporain. Pour qui ne connaissait pas le compositeur italien, le programme monographique construit pour ses 70 ans a donné à entendre une représentation variée de son travail traversé de constantes : un goût pour l’énergie instable, une attention aux seuils de rupture, un rapport très physique au geste instrumental et des hommages délibérément moqueurs à des compositeurs.

Ce dernier aspect est perceptible dans Unexpected End of Formula (2008) pour violoncelle et ensemble, clé de voûte de ce programme proposé dans la salle des concerts de la Cité de la musique. Francesconi renvoie ici au traitement « par formule » des instruments à cordes d’Helmut Lachenmann à travers ce titre qui évoque une erreur Excel. Ce travail de la formule s’installe dès le début de la pièce mais ne devient jamais caricatural car Éric-Maria Couturier, au violoncelle, impulse sans cesse de nouvelles énergies qui créent des à-coups, des bonds parmi les instrumentistes. La musique procède de petites touches, entre hauteurs définies, utilisation de divers modes de jeu, souffle, stridence, glissandos ascendants et descendants. Ce bouillonnement conduit à une rupture marquante, incarnée par une grande plainte de violoncelle bientôt métamorphosée en une cadence finale où le son de l'instrument prend des allures de guitare électrique saturée.
Dans le pendant d’Unexpected End of Formula intitulé Secousse-Action (2020) pour violoncelle seul et placé en ouverture du concert, le ton était déjà donné. Après une première partie fascinante, entre gestes erratiques et résonances délicates, Éric-Maria Couturier entame une crise : sur des doubles cordes parsemées de pizzicati Bartók, le violoncelliste libère la pression jusqu’à la réprimer en chantant « do, ré, mi » d’une voix rugueuse. À l’image d’Unexpected End of Formula, la fin – qui se transforme en sifflement – aurait mérité une résolution moins anecdotique.

Après la libération de la voix dans Secousse-Action, la question du langage devient centrale dans Etymo pour ensemble et soprano. Inspirée du poème Le Voyage de Charles Baudelaire, la pièce trouve dans la phrase « Dites, qu’avez-vous vu ? » son axe structurant. Le chef Pascal Rophé, créateur de l’œuvre en 1994 avec le même ensemble, se distingue dans une interprétation effervescente. Dans la première partie, la chanteuse Yeree Suh n’apparaît pas en soliste mais s’insère complètement dans le matériau musical. L’agitation domine, les instrumentistes tissent une trame dense qui laisse soudainement place à l’électronique : une atmosphère éthérée créée par échantillonnage au synthétiseur. Soudain, l’apaisement. Sur des motifs ondulants portés par les bois et les cuivres, la chanteuse fait progressivement monter la tension. Son « Dites, qu’avez-vous ? » déclenche un grand solo, subtilement doublé par relais de timbre.
À l’image d’Etymo et Unexpected End of Formula, Daedalus II pour flûte, clarinette, percussion, piano, violon et violoncelle, en hommage à Pierre Boulez, explore la dialectique soliste/collectif. Par un grand geste liminaire qui part du souffle pour parvenir à des tourbillonnements bariolés et virtuoses, Sophie Cherrier initie le début de la pièce, donnée en création mondiale pour conclure la soirée. Très vite, cette individualité se fond dans l’énergie caractéristique et le bouillonnement interne des voix de l'ensemble. Avec une direction à la fois précise et engagée, Pascal Rophé met en valeur les contrastes de strates et les surgissements percussifs. Si la pièce, proche de la demi-heure, tient la promesse de son titre en construisant un véritable labyrinthe sonore, la juxtaposition de sections finit parfois par émousser l’attention. Reste un dernier tableau saisissant : un clapotis d’eau accompagne les ultimes motifs de flûte et de clarinette sur des aplats d’accords, laissant une empreinte durable.

Pour compléter ce portrait Luca Francesconi, en plus de la musique soliste, de la musique pour ensemble avec soliste variés, Moscow Run apportait juste avant Daedalus II la part chambriste de la soirée. Composée pour vibraphone, marimba et deux pianos, la pièce déploie, comme son nom le laisse penser, une énergie et une virtuosité vertigineuse. Pour autant, le début fait entendre beaucoup de silence. Tout naît d’un impact qui crée des remous, créant eux-mêmes des résonances. Toujours à son comble, la tension éveillée, face à face par Hidéki Nagano, Sébastien Vichard (pianos), Samuel Faivre et Gilles Durot (percussions) entraîne dans un perpetuum minimaliste parfaitement maîtrisé.
Ce marathon consacré à Luca Francesconi pour ses soixante-dix ans aura dessiné les contours d’une œuvre versatile habitée par la question du geste et de la rupture. On ne peut que regretter, au regard de la richesse de ce programme et de l’engagement des interprètes, une salle trop clairsemée.




















