Que l’art du chant puccinien est chose délicate ! Vendredi soir, la première de Manon Lescaut à l'Opéra de Lyon en a offert une nouvelle démonstration, à l’occasion d’une nouvelle production très attendue, tant l’ouvrage demeure injustement rare sur les scènes françaises : rappelons que Paris l’ignore depuis quelque trente ans, après l’unique production qu’en ait jamais proposé l’Opéra national…

Dans le rôle-titre, Chiara Isotton, pourtant familière du répertoire italien de la fin du XIXe siècle, ne convainc qu’à moitié. Après une Minnie remarquée dans La Fille du Far West sur cette même scène, la soprano se confronte ici à un rôle particulièrement exigeant, demandant une évolution vocale et dramatique très marquée. Or, dès le premier acte, la voix apparaît trop pleine, trop immédiatement celle d’une femme accomplie, et peine à évoquer la fragilité de l’adolescente Manon. Le deuxième acte manque également de légèreté, malgré un « In quelle trine morbide » élégamment ciselé.
C’est aux deux derniers actes, lorsque le malheur frappe l’héroïne de plein fouet et que le livret bascule dans la tragédie, que l’interprète donne la pleine mesure de son talent : son « Sola, perduta, abbandonata », poignant et habité, et le duo final constituent sans conteste le sommet de sa prestation.

Face à elle, Riccardo Massi campe un Des Grieux attachant. Le ténor séduit par la fraîcheur de son timbre, particulièrement adaptée aux élans juvéniles du premier acte. Toutefois, les exigences plus héroïques du troisième mettent en lumière certaines limites : la vaillance et la projection d’un véritable spinto font ici défaut.
Parmi les seconds rôles, Jérôme Boutillier s’impose avec aisance, donnant à Lescaut une présence vocale et scénique qui confèrent au personnage une épaisseur inhabituelle. Omar Montanari offre un Géronte solide, tandis que les comprimari se distinguent également, notamment Robert Lewis en Edmond et Jenny Anne Flory (soliste du Lyon Opéra Studio) dans les couplets du musicien au deuxième acte.

Les Chœurs de l’Opéra de Lyon méritent tous les éloges, pour leur engagement tant vocal que scénique, notamment dans la scène de l’auberge du premier acte, où chaque chanteur prend part à l’action de façon convaincante et amusante. Du côté de la fosse, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon confirme ses qualités, malgré quelques imprécisions ponctuelles.
La direction de Sesto Quatrini laisse quant à elle cependant une impression mitigée. Si l’attention portée aux couleurs et aux contrastes est indéniable, certains choix de tempos – étirés à l’extrême – nuisent parfois à la tension dramatique. Si le duo du premier acte (« La casetta risonava… ») bénéficie ainsi d’une belle suspension poétique, la lenteur excessive du motif de « Vedi, son io che piango », d’abord entendu dans l’« Intermezzo » du III puis dans le duo final, affaiblit la tension tragique et l’émotion de la page. Plus globalement, la direction semble manquer d’une véritable architecture, essentielle dans une œuvre conçue comme un long crescendo dramatique.

La mise en scène d’Emma Dante choisit d’éviter toute transposition contemporaine, inscrivant l’action dans un XIXe siècle indéterminé (notamment grâce aux très beaux costumes de Vanessa Sannino). Le premier acte, vif et animé, bénéficie d’une direction d’acteur efficace. Mais à mesure que le drame s’intensifie, la proposition scénique perd en pertinence. La metteuse en scène semble ne pas faire confiance à la musique, multipliant les mouvements et les effets visuels au détriment de l’émotion. L’acte II, envahi de figurants (des prostituées et des grooms semblant tout droit sortis de la série Palace de Jean-Michel Ribes) et d’animations superflues, devient rapidement répétitif, voire envahissant.
Tout semble se calmer, heureusement, pour le mélancolique « In quelle trine morbide »… jusqu’à ce que les prostituées, sagement couchées dans un lit, se mettent soudain à dresser leurs cuisses couvertes de bas colorés vers le plafond pour offrir, en contrepoint du chant nostalgique de l’héroïne, un ballet de jambes assez incongru. Le même défaut se retrouve au dernier acte, où une agitation scénique inutile vient contredire le dépouillement voulu par la musique, dont chaque accord exprime la solitude, l’abandon, le vide… Quelques images fortes émergent néanmoins, telle l’apparition poignante des femmes déportées au troisième acte, ou celle du lit blanc final, image d’une rédemption par un amour pur et sincère, succédant à celle d’un lit rouge, symbolisant le caractère vain et éphémère du seul plaisir des sens.

Il est des soirées, comme celle-ci, où toutes les planètes sont bien là… sans parvenir jamais à s’aligner tout à fait. Peut-être la production gagnera-t-elle en intensité au fil des représentations ? Pour cette première, elle demeure une promesse encore incomplètement tenue.
Le voyage de Stéphane a été pris en charge par l'Opéra national de Lyon.






















