De la très grande musique ce soir, portée d’un côté par Maria João Pires dans Mozart, et par le Quatuor Artemis dans Beethoven et Schumann de l’autre. Des trempes et des caractères différents pour une intransigeance commune de la forme et une science des équilibres partagée.

Maria João Pires © Felix Broede | Deutsche Grammophon
Maria João Pires
© Felix Broede | Deutsche Grammophon

Maria João Pires a le don de rendre la musique de Mozart à son évidence, de l’éclairer avec une fraîcheur et une spontanéité telles que l’on ne peut que dire : « mais oui, c’est comme ça que ça doit sonner !»  Et tout semble alors si naturel que le moment du concert se dissout avec sa versatilité dans une temporalité plus large, l’interprétation cède la place à l’œuvre. Prétention pompeuse, dogmatisme dangereux qui n’aurait pas sa place en musique ? Si les vérités peuvent être multiples, la clef consiste en un parfait dosage des intentions et en une science élaborée des détails et de l’équilibre. Et cette science, Maria João Pires la porte dans Mozart avec une rare maîtrise. Pas de place ici pour l’à-peu-près, rien n’est laissé au hasard, l’attention est portée à chaque motif, jusqu’à la moindre petite gamme qui vient apporter son sens dans une hiérarchie clairement définie. Et cela est fait avec une intelligence qui, loin de les brider, sert la fraîcheur et la spontanéité.

Dès les premières mesures de la sonate K 330, la rhétorique mozartienne se met en place, avec une narration toujours vivante. Les trilles trépident, et un méticuleux travail d’articulation est mené, ce qui confère une grande clarté au discours. Le propos est changeant et plein de vie, tout en gardant une grande fluidité, sans aucune brusquerie. Car si les intentions de Maria João Pires sont très nettes, la pianiste sait toujours garder la mesure de ses intentions premières, sans jamais aller au-delà en les sur-jouant. Equilibre et juste mesure qui se traduisent physiquement par une économie de gestes, pour une efficacité redoublée. Les staccato martials du bras gauche dans l’Allegretto suivent un Andante d’une grande sobriété, où la gravité et la profondeur culminent dans des bouffées d’intensité jouées forte sur une mer de pianissimo. Les désinences toujours très diminuées des fins de phrases confèrent à la musique une grande élégance et un charme indéniable, mais elles sont peut-être trop systématiques, en même temps que cette manière d’accroître l’intensité et d’accentuer le caractère dans les codas, et une main gauche souvent trop présente en ces moments d’agitation. L’adagio de la sonate K 332 est remarquable de dépouillement et d’expressivité. Voici un de ces petits bijoux mozartiens où le génie s’exprime dans une économie extrême des moyens. Dans la sonate K 333, la science des détails côtoie encore une justesse de ton et une admirable gestion des intensités et des directions.   

La quatuor Artemis, frappé par le suicide de son altiste Friedemann Weigle en 2015, s’est relevé depuis, avec le passage du second violon Gregor Silg au pupitre d’alto, et l’arrivée d’Anthea Kreston à celui de second violon. Il nous offre une interprétation des quatuors n°3 de Beethoven et Schumann d’une grande finesse, sertie d’une grande maîtrise de la forme. On sent un souci constant pour l’équilibre des voix et l’homogénéité du son, qui passe par une écoute mutuelle et une attention toujours aux aguets. La capacité d’interaction des musiciens, debouts sur scène, crée une entente qui donne corps au souci d’équilibre, qu’ils partagent à cet égard avec la pianiste portugaise. Les arabesques du premier violon dans Beethoven commencent dans une grande souplesse, pour serpenter avec tendresse et pudeur entre les différentes voix. Là aussi tout est mesuré et maîtrisé. L’excellent premier violon Vineta Sareika mène le quatuor avec l’assurance nécessaire. Eckart Runge, présent depuis la fondation du quatuor en 1989, donne à ses attaques de violoncelles une franchise et une rugosité qui donnent un côté presque félin, côtoyant remarquablement bien la vulnérabilité de l’alto de Gregor Silg, dont le son semble s’étaler sur ses trois collègues pour cimenter tout le quatuor. Du grand art.