« Ich ging den Weg entlang, der einsam lag », soit « J’allais au long d’un chemin solitaire ». Le premier vers du poème de Detlev von Liliencron et mis en musique par Hans Pfitzner résonne timidement au sein de l’Opéra du Rhin. Dans un décor sobre avec un fond de scène flouté dans des tons de vert, Matthias Goerne prend le temps d’apprivoiser la salle. D’abord appuyé avec sa main droite contre le piano, presque en retrait, le baryton allemand captive peu à peu son auditoire pour livrer une performance vocale et scénique émouvante en dépit d’un pianiste moins inspiré.

Matthias Goerne
© Marie Staggat | Deutsche Grammophon

Le récital débute ainsi avec huit lieder de Pfitzner, compositeur et chef d’orchestre allemand de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Ces lieder s’appuient sur des textes de divers poètes, tels Heinrich Heine, Richard von Volkmannn ou Karl Busse, dont « Voix du désir », poème d’une noirceur désespérée que parvient à retranscrire Goerne. Son intelligence du texte frappe immédiatement l’auditeur : les non-germanophones parviennent sans problème à saisir les mots importants des vers et même à en comprendre le sens. Ainsi, le « und Licht » du poème de Busse est prononcé avec une telle clarté et un tel contraste dans l’expression avec le « wund » d’avant que l’on sent directement l’antagonisme entre les deux mots, en l’occurrence entre la lumière et la douleur. Ainsi, l’extrême attention du baryton portée au texte et à la narration fascine autant qu’elle réjouit : quelle plaisir de pouvoir vivre avec le chanteur tous les sentiments évocateurs et profonds que renferment ces textes. Cela est d’autant plus appréciable que la musique de Pfitzner est d’une austérité parfois pesante. Il faut dire que le pianiste, Alexander Schmalcz, n’apporte pas beaucoup de relief à la partition. Il utilise très peu la pédale, coupant ainsi net toute résonnance, et campe sur un jeu trop uniforme en termes de dynamiques et de couleurs pour être réellement captivant.

Les Wesendock-Lieder de Richard Wagner qui suivent renouent avec des lignes mélodiques plus développées et un accompagnement pianistique plus riche. On se rend alors compte de la force à la fois sonore et expressive de la voix de Goerne. Le baryton projette admirablement dans tout l’opéra, usant cette fois de tout son corps pour transmettre la musique, n’hésitant pas à s’avancer et diriger avec sa main gauche pour accompagner les envolées wagnériennes. Goerne s’affirme alors comme un des plus grands barytons actuels. Entre des graves ronds et habités comme dans le « Stehe still ! », un registre médium homogène et plein, et des aigus d’une fragilité à fleur de peau toute maîtrisé, sa tessiture entière se met au service d’un sens du legato et des conduites de phrases parfaitement assurés. Le moindre ralenti, les quelques inflexions dans la voix, les attaques suaves semblant sortir du néant ; tout concours à faire entendre une puissance expressive savamment contenue.

Les quelques lieder de Richard Strauss concluant ce récital réuniront ces mêmes qualités, la tendresse et les atmosphères plus bucoliques de Strauss en plus. L’avant dernier, « Repose toi, mon âme », constitue un sommet de mélancolie et de nostalgie postromantique bouleversant. Le public n’osant plus applaudir, les artistes décident d’enchaîner avec le bis, le sublime « Im Abendrot » des Quatre derniers lieder du même Strauss. Si là encore le piano paraît bien fade à côté d’un Matthias Goerne en apesanteur, on peut se consoler en écoutant le disque qui reprend les lieder donnés ce soir, sorti le 16 avril dernier : le piano sensible de Seong-Jin Cho y fait des merveilles.

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