Maurizio Pollini entre en scène comme à son habitude, d'un pas rapide, le dos légèrement voûté, souriant mais tendu. Il salue. A peine est-il assis devant le piano qu'il se lance dans l'Arabesque de Schumann. Surprise d'entendre un chant dru, plein, dense, sombre s'échapper de l'instrument par nappes qui se déploient dans l'acoustique généreuse de la Philharmonie pleine à ras bord. L'opus 18, d'un coup, change de visage : elle est moins lumineuse, moins charmante, plus sombre, plus introvertie et tourmentée, sa mélodie n'est plus portée par l'accompagnement, mais elle naît de l'harmonie, un peu comme Chopin le fait dans sa Première Etude op. 25. Tout à l'heure, quand le thème reviendra après la partie centrale plus agitée, Pollini fera sonner plus clair le chant, en timbrant plus nettement chaque note pour nous conduire vers cette fin si poétique qu'il a bien raison de jouer en respectant le soudain forte demandé par Schumann. Pour un peu, on ajouterait presque l'Arabesque ainsi jouée aux Kreisleriana qui la suivent.

Maurizio Pollini © Mathias Bothor | DG
Maurizio Pollini
© Mathias Bothor | DG

Dédié à Chopin, l'opus 16 de Schumann est une œuvre intimidante pour le public et plus encore pour le pianiste confronté à des sautes d'humeur incessantes, des contrastes dynamiques parfois inconfortables, à une écriture complexe, à l'harmonie touffue, à la polyphonie pas toujours facile à suivre et piégeuse pour la mémoire. Les Kreisleriana alternent des pièces aux atmosphères opposées, voire changeantes au sein même de chacune. Elles exigent tout de l'instrumentiste et demandent à l'artiste qu'il soit le médium des sentiments contradictoires qui s'y expriment. Maurizio Pollini y est prodigieux dans sa façon d'unifier l’œuvre en effaçant les césures habituellement marquées entre chaque pièce. Il n'y en a plus huit, mais une grande œuvre aux lignes mouvantes, tant elles sont liées ce soir les unes aux autres par une pensée et un geste instrumental nés d'une concentration aussi forte que la soumission de Pollini au texte est librement consentie. Nulle distance dans cette interprétation quasi furtwanglérienne, née d'une nécessité organique irrépressible et portée par un piano orchestral qui s'appuie sur des graves d'une profondeur et transparence inouïes. Pollini déplace les lignes, nous entraîne dans un univers de fantaisie et de chimères en renouvellant notre compréhension du chef-d’œuvre de Schumann.

Il faut bien tout un entracte pour se remettre d'une telle émotion. Une toute autre histoire nous attend avec Chopin, dont Pierre Boulez m'avait dit un jour toute l'admiration qu'il portait à ce révolutionnaire. Furtwängler également mettais en garde : « Méfiez-vous de celui qui n'aime pas Chopin ». Chopin est un vieux compagnon de route de Pollini, mais c'est un frère qui ne laisse pas beaucoup de liberté à qui le joue, sauf à prendre de grands risques. Pour commencer, les deux Nocturnes op.55. Le premier – marqué « Andante » – gagnerait sans doute d'être pris un peu plus... allant, d'être un peu plus serré sur le plan rythmique : sa mélancolie n'y perdrait rien. Mais le second... Mon Dieu ! Dès le si bémol on est cloué : Pollini le lance comme un appel wagnérien, faisant sonner tout le piano dans l'intervalle harmonique si tendu qui nous conduit au do et au trille qui ouvrent cette pièce funambulesque. Il ose un rubato insensé dans un tempo lui-même mouvant, sans jamais que le 12/8 de la pièce ne s'estompe, même si Pollini efface la barre de mesure en rendant vivantes et indépendantes temporellement les lignes entrelacées de ce chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvre de Chopin. Et quelle sonorité d'or et de bronze ! Elle emplit la Philharmonie.

Place à la Sonate op. 58, la troisième du compositeur. Pollini n'attend pas la fin des applaudissements et se lance. Oups ! Dans son empressement, porté par un public qui l'acclame, il accroche l'"atterrissage" de l'arpège descendant d'entrée, pourtant connu pour être traître à défaut d'être vraiment difficile. Un instant, il est déstabilisé. Il est intimidant ce « Maestoso » qui associe le contrepoint alla Bach, au bel canto et à l'harmonie si complexe de Chopin. Pollini fait la reprise qui nous conduit vers le développement dont il triomphe avec une grandeur expressive et une maîtrise que quelques petits accrocs ne viennent pas ternir. A bientôt 76 ans, le pianiste n'a plus l'infaillibilité de ses 20 ans. Le premier venu entend ce que le glorieux imbécile reprochera à ce maître. Mais si les doigts sont moins nets, la technique de Pollini est plus accomplie encore : sa sonorité s'est densifiée, son cantabile est devenu plus détendu, son piano est devenu orchestral, aussi rayonnant que pouvaient l'être ceux d'Arthur Rubinstein ou de Vlado Perlemuter qui emplissaient une salle avec un pianissimo. Le pianiste italien a bien un petit défaut, mais il l'a depuis si longtemps qu'on a fini par l'accepter : son pied traîne un peu sur la pédale... mais bon, rien qu'avec les chutes on pourrait équiper dix pianistes. Le « Scherzo » passe comme un rêve, léger et virtuose... Le « Largo », grand nocturne ondoyant, tour de magie quasi ravélien qui fond mélodie et harmonie en un tout fuyant, est un moment de rêve tant il est joué avec liberté, un phrasé large, ouvrant un espace sonore infini. Pollini jette sur le clavier les octaves qui lancent le finale à la volée, sans la moindre appréhension. Page après page, le pianiste accumule une tension incroyable, ses doigts courent à une vitesse folle, sa diction est haletante, presque précipitée parfois et cela donne une urgence prodigieuse à ce mouvement conquérant qui fait crouler la salle sous les applaudissements.

Pollini salue, visiblement heureux et ému par l'accueil que lui fait le public parisien. Il revient pour un bis. Et quel bis ! Le Troisième Scherzo de Chopin sculpté dans la profondeur du clavier, incantation puissante saluée par une salle debout. Le pianiste de plus en plus ému et souriant pourrait s'en aller. Mais non, il revient... Un do dans le grave du piano... Non ? Si ! Maurizio Pollini se lance maintenant dans la Première Ballade ! Il joue le thème en lui donnant une couleur par note, avec une sonorité irisée et une expression farouche, grandiose. Il en construit les épisodes en fondu-enchaîné avec une subtilité et une liberté de diction qui culminent dans une coda furieuse dont l'emportement et la fulgurance laissent pantois.

La salle exulte. Dans le hall d'entrée, le public attend « le pianiste qui exceptionnellement viendra signer ses disques », avait prévenu un appariteur juste avant qu'il n'entre en scène.

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