Nobuyuki Tsujii dodeline de la tête en attendant que le public du Théâtre des Champs-Elysées fasse silence. C'est la deuxième fois qu'il joue à Paris, après des débuts en avril 2014 au Louvre qui seraient passés inaperçus s'ils n'avaient été filmés par Medici et enregistrés par France Musique, élargissant ainsi l'audience du petit auditorium du musée parisien. C'est fou ce que les mélomanes font comme potin ! Il faudra une bonne minute pour que le silence s'impose. Le jeune pianiste japonais, vainqueur en 2009, du Concours Van Cliburn, de Fort Worth (Texas), en profite pour étendre ses bras afin de toucher les extrémités du clavier, puis d'en repèrer l'octave centrale,.

Nobuyuki Tsujii © Yuji Hori
Nobuyuki Tsujii
© Yuji Hori

Nobuyuki Tsujii peut attaquer la Sonate « Pathétique ». Son piano a une sonorité rayonnante, lumineuse mais boisée, une splendeur de Steinway flambant neuf mais harmonisé pour avoir un son un peu ancien. Le pianiste fait entendre distinctement chaque note de ces accords puissants, interrogatifs, accompagnant leur développement sonore, comme s'il pouvait modeler la sonorité après que les marteaux ont frappé les cordes en une simultanéité parfaite : cette beauté sonore n'a rien d'hédoniste mais traduit tout au contraire merveilleusement le mystère de ce portique d'entrée. Il est dommage que le mouvement se perde dans une succession de moments qui en amoindrissent la force dramatique, que le deuxième mouvement se dilue à cause d'un tempo fluctuant au gré des sentiments qu'il peut susciter chez le pianiste et que le finale manque de l'élan dramatique attendu.

L'Opus 109 ? La première phrase de la vingt-neuvième sonate de Beethoven n'a pas le caractère quasi improvisé qui ouvre un espace sonore et expressif infini : Nobuyuki Tsujii manque ici de ce grand geste qui pourrait ramasser la phrase pour la propulser. Son jeu est concentré, méticuleux, mais sans cette illumination, ces émerveillements, ce recueillement qui, s'ils sont rendus, saisissent l'auditeur dans le troisième mouvement à variations.

Les Etudes op. 10 iront mieux à ce piano de l'instant, se dit-on pendant l'entracte : il les avait tellement bien jouées au concours, comme il y avait étonné dans la Sonate « Hammerklavier » ! Pas sûr, finalement. Nobuyuki Tsujii est un virtuose qui se joue de ces douze œuvres difficiles entre toutes. Enfin, presque, car il ne réussit que fort rarement à faire oublier les difficultés techniques de ces pièces. Pendant que sa main droite dévale le clavier, le pianiste ne se rend pas compte que Chopin a souvent caché les vraies difficultés dans la partie de main gauche. Ce soir, elle ne sort pas de son rôle d'accompagnement, sauf quand Chopin y déplace volontairement la difficulté la plus visible. Dans la première étude, la main gauche y est assénée avec une puissance brute de décoffrage. Idem dans la deuxième où, si le chromatisme des 4e et 5e doigts est parfaitement réalisé, la main gauche manque de l'humour et du rebond attendus avec une sonorité dure, hachée. « Tristesse » est bien rendue, avec toutefois beaucoup de pédale. La quatrième étude, dans laquelle Chopin traite les deux mains à égalité, est prise à un train d'enfer, et sans cette rage qui libérerait pourtant dans la coda. Voilà, le défaut du jeu de ce pianiste, déjà patent dans la première partie de son récital, se confirme : il ne respire pas assez dès que ses doigts doivent courir la poste.

On ne va pas détailler toutes les études, ni nous appesantir sur quelques petites pertes passagères de contrôle du clavier... si ce n'est pour les applaudir, car Nobuyuki Tsujii prend tous les risques, y compris celui de se tromper, ce qui est en soi admirable. Malheureusement, l'Andante spianato et Grande Polonaise de Chopin qui clôt le programme nous aura également peu convaincu : beaucoup d'intentions dans l' « Andante spianato », manquant en plus de stabilité, et une polonaise jouée de manière héroïque. C'est du bel canto pianistique, dont les traits chantournés doivent être effleurés, dont chaque note doit sonner distinctement mais sans sécheresse, dont les arabesques doivent être lancées en l'air comme un jongleur le fait de ses balles : avec grâce.

Triomphe indescriptible. Les bis : « Clair de lune » de Debussy pour commencer : joli, sonorité fondante, chantante atmosphère délicate, on aimerait en finir là. Mais non, le public en redemande. Ce sera donc « La Campanella » de Paganini-Liszt : un brin écrasée et tonitruante, et trop rapide pour l'état de fatigue d'un pianiste enthousiaste qui ne semble pas encore savoir gérer ses forces. Le public en veut encore ? Qu'à cela ne tienne, Nobuyuki Tsujii annonce une œuvre qu'il a composée : une chanson sans parole, aux modulations attendues, sentimentale et ravissante. Un autre ? Le Nocturne en ut dièse mineur op. posthume de Chopin... Et nous prenons congé sur ce moment de grâce suspendue.

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