Après une ouverture en grande pompe avec les Quatuors Ébène et Belcea, la Biennale de quatuors à cordes de la Philharmonie de Paris montre qu’elle s’intéresse également à la nouvelle génération. Jeune quatuor ayant crevé l’écran en 2022 en remportant de nombreux prix internationaux, le Quatuor Leonkoro propose un programme ambitieux à faire trembler les ensembles les plus expérimentés : le Quatuor n° 14 de Schubert « La Jeune Fille et la Mort » et le Quatuor n° 14 op. 131 de Beethoven, œuvre de la dernière période du compositeur, en forme de mort et transfiguration du quatuor tant sa forme se disloque.

D’après la hauteur des pupitres installés sur la scène de la salle des concerts de la Cité de musique, on comprend que les artistes joueront debout. Pour qui commencerait à en déduire une sorte de déferlement d’énergie, de fougue juvénile incontrôlée (sous-entendue parfois par l’expression paternaliste de « jeune quatuor »), le premier mouvement du Schubert va balayer ce stéréotype avec une éloquence rare.
De maîtrise il est question dès les premières notes : un accord tendu sans vibrato, résolu par des archets courts et précis à l’articulation stupéfiante, annonce une interprétation virtuose par ses tempos rapides tout en étant passionnante par sa direction musicale. Un jeu fluide et aérien irrigue cette proposition rythmée où la précision d’ensemble ne cesse d’étourdir un peu plus à chaque mouvement : après un scherzo ciselé sans la moindre lourdeur, le finale est une ronde de sabbat infernale au tempo d’enfer, dont les quelques éclats ponctuels parfaitement ciblés font mouche. Quant au thème de « La Jeune Fille et la Mort » qui ouvre l'« Andante con moto », on l'attendait aussi sec que la première phrase de l’œuvre, mais il est au contraire complètement vibré et chuchoté au loin, avant que chaque variation n’en révèle un mystère sans jamais verser dans le pathos.
Au-delà de ces qualités, le Quatuor Leonkoro fascine tout du long par sa capacité à encourager une écoute horizontale, c’est-à-dire orientée sur les lignes et le contrepoint, dans une œuvre marquée par de nombreux accents et éléments rythmiques verticaux, dont pourtant ils ne gomment pas la présence. Une quadrature du cercle inouïe et fascinante qui rend l’auditeur d’autant plus curieux de les entendre dans Beethoven qui demande un jeu plus concret : sauront-ils varier leur identité sonore après avoir montré un tel niveau de perfection dans un autre style ?
À nouveau, les premières notes du Quatuor op. 131 apportent une réponse éloquente. Le sforzando du motif liminaire, énoncé successivement par les quatre instrumentistes, contient à lui seul plus de souffrance que toute « La Jeune Fille et la Mort » précédente. La matière sonore se fait plus concrète, sans être au détriment de l'intelligibilité d’une partition complexe. Ainsi la clarté de chaque élément thématique rend le finale particulièrement limpide et digeste.
Les Leonkoro savent aussi revenir à une esthétique plus légère, en particulier dans le second mouvement qu’ils enchainent avec une évidence et un naturel confondants. Leur art des transitions est remis sur le métier entre les quatrième et cinquième mouvements, avec un accelerando grisant de maîtrise et de spontanéité. Les variations de mouvement n’excluent pas la recherche sonore, comme lors du passage sur le chevalet à la fin du « Presto », interprété dans le pianissimo demandé par la partition, et plus encore.
Ce Beethoven engagé et paradoxalement rafraîchissant sans être superficiel nous permet de faire connaissance avec chaque membre du quatuor de manière plus individualisée que chez Schubert. L’inventivité presque espiègle du violoncelliste Lukas Schwarz, l’investissement énergique de l’altiste Mayu Konoe, la grâce dansante de la second violon Emiri Kakiuchi et la concentration sans esbroufe de Jonathan Schwarz au premier violon se marient à merveille et forgent un son de quatuor unique, un de plus dans la galaxie de la musique de chambre. Sa caractéristique est de ne pas émaner d’un membre central, mais bien de l’ensemble, à chaque instant. Si le Quatuor Leonkoro fut un jeune quatuor il y a quelques années, ce n’est définitivement plus le cas : il s’agit de grands artistes dont on attend avec impatience d’entendre l’évolution.

