Sa chaise est là qui l'attend devant le grand Steinway posé sur la scène de bois clair, dans l'immense vaisseau de la Philharmonie. Radu Lupu avait annoncé la Fantaisie de Schumann et les Saisons de Tchaïkovski. Ce sera Schubert, vieux compagnon auquel il n'avait pas consacré tout un récital, à Paris, depuis si longtemps que notre mémoire peine à se rappeler cette soirée. Mon confrère Rémy Louis, grand collectionneur d'affiches et de programmes de concert, n'arrive pas non plus à se remémorer précisément ce récital quand nous reviennent immédiatement d'autres récitals du pianiste roumain. Dehors, un déluge fait déborder les gouttières de la Philharmonie qui déversent des trombes d'eau là où il ne le faudrait pas. Cette averse noire crée une atmosphère « Roi des aulnes » propice aux œuvres choisies ce soir par le pianiste.

Radu Lupu © Priska Ketterer
Radu Lupu
© Priska Ketterer
Voici Lupu qui entre en scène. Son pas est lent, précautionneux comme celui d'un vieux pianiste au soir de sa carrière, ce qu'il n'est pas à 72 ans, ou peut-être comme celui d'un sage qui médite en cheminant. Il pose ses mains sur le clavier pour jouer les Moments musicaux op. 94. Sa sonorité est sublime de douceur, de fondu, il en émane une lumière dorée et chancelante comme la flamme d'une bougie. Lupu chante d'une voix qui ne porte pas loin, qui nous contraint à tendre l'oreille pour en percevoir les inflexions, pour en suivre la ligne qui se partage entre les deux mains. Il faut tout le Moderato qui ouvre ce cycle pour aller jusqu'au pianiste, pour entrer dans son propos dont l'éloquence fuit les accents, se limite à une dynamique plus suggérée qu'elle n'est réalisée. Radu Lupu murmure son Schubert à l'oreille du public à qui il demande une telle concentration qu'il s'en libère au premier silence venu en toussant, bougeant sur son siège grinçant, laissant tomber son programme, bruits qui ce soir acquièrent la puissance de coups de tonnerre comme cet insupportable sonotone mal réglé dont le sifflement perce les tympans.

De ces Moments Musicaux comme de la Sonate en la mineur op. 143 qui les suit, toute tension rythmique, tout élan dramatique sont oubliés, les indications de tempo lissées vers plus de lenteur. Radu Lupu divague avec la musique, chemine dans des dédales qu'il ne maîtrise pas toujours, tant ses doigts le trahissent quand, au bord de l'effacement sonore, il perd le fil du chant : on perçoit alors des fantômes de phrases portées par une harmonie qui se délite peu à peu. Lupu se trompe beaucoup, pas dans les passages difficiles, souvent dans les plus simples, les plus nus, mais l'on n'a pas peur, on n'est pas gêné, tant toute vanité est évacuée de son jeu. Mais l'on n'ira pas dire qu'ils sont les bienvenus. Le pianiste est là sur scène et se livre à nous sans aucune défense, sans l'énergie qu'il faudrait pour vaincre. C'est émouvant, étreignant parfois, avec des moments d'une beauté irréelle, détachés du monde, presque déplacés dans le cadre d'un récital public donné dans une salle si grande qu'elle ne se prête pas vraiment de bonne grâce à cette expérience spirituelle autant que sonore : assis à quelques mètres du piano, dans un cadre plus intime, nous parviendraient la profondeur d'une sonorité dont nous ne percevons ici que le lointain reflet, la force de persuasion des rares accents relançant les phrases pour les faire vivre.

Dans les premières mesures de la Sonate en la mineur, Lupu fait surgir la musique d'une harmonie chancelante, c'est suffocant de beauté comme le soleil qui force la brume à se replier. Plus loin dans le mouvement, un climat moussorgskien se fera jour : quelques secondes inoubliables par leur dénuement. Plus loin encore, une modulation fera tomber les murs de la Philharmonie. Autant de prises de paroles sans projection sonore, sans cette pulsation qui donne une direction à la musique. Il nous souvient alors de Wilhelm Kempff entendu en 1977, dans un récital tout Schubert, il avait 82 ans, lui aussi avait de ces éclairs de présence, de ces moments d'errements qu'ont les plus grands que leur force abandonne, avait une sonorité irréelle qui chez lui transfigurait le piano en un chœur antique qui commente l'action autant qu'il la détermine, mais son jeu avançait, toujours. Pas celui de Lupu qui efface tempos et caractères, barre de mesure, remodèle les nuances dans son face à face avec les œuvres et son piano.

En seconde partie, la Sonate en la majeur D 959. Du premier mouvement, la tension sera évacuée comme de la partie orageuse de l' « Andantino ». Le « Scherzo » ne sera ni allegro ni vivace. Et le « Rondo » final ne sera pas presto. Lupu retient les phrases, chante d'une voix floue, perd, puis retrouve le fil du discours, étreint dans l'énoncé exténué du deuxième mouvement, s'efface peu à peu comme dissous dans la musique qu'il joue, lui échappe parfois matériellement, mais sans doute jamais spirituellement. Triomphe.