Un mois après un concert consacré à Schumann et Rachmaninov à la Philharmonie de Paris, le London Symphony Orchestra et son directeur musical Simon Rattle ont repris leurs quartiers Porte de Pantin le week-end dernier pour deux concerts. De forêts finlandaises en Préalpes autrichiennes, la formation londonienne nous a menés jusqu’au Stravinsky Journey en conclusion du concert de dimanche, medley d’œuvres méconnues du compositeur russe arrangé par Simon Rattle. On n’en attendait pas moins de la part du Britannique qui, entre audace et conservatisme, nous prouve encore une fois l’étendue de son répertoire et surtout, de son talent. Car c’est l’essence même de ses quarante années de carrière que l’on retrouve dans ce programme-fleuve qui prend bel et bien les allures d’un « Simon Rattle Journey ».

Simon Rattle dirige le LSO à la Philharmonie de Paris
© Alexandre Wallon / Cheeese

Il faut bien avouer que sur la quinzaine d’œuvres juxtaposées dans le medley sobrement intitulé Stravinsky Journey, peu résonnent comme des évidences ; mais si ces compositions sont relativement méconnues, elles sont loin d’être inintéressantes et font effectivement voyager l’auditeur à travers les six décennies créatrices d’Igor Stravinsky. Habile dans l’alternance des rythmes et des couleurs, ce medley évite le piège de l’indigestion et donne à entendre des pièces particulièrement réussies, à l’instar du scintillant Feu d’artifice, ou encore du Chant funèbre aux grands élans d’émotions. Chantées par la mezzo Anna Lapkovskaja, les bien nommées Chansons plaisantes et autres Berceuses du chat sont l’occasion d’entendre le jeu chambriste de l’orchestre, ainsi que la comptine bien connue « Dodo, l’enfant do » (en russe, voilà une expérience singulière). Agrémenté de ces courtes pièces vocales, le medley réussit son pari de faire découvrir plus en profondeur l’œuvre de Stravinsky, à défaut de franchement emporter l’auditeur. Donné en rappel, le finale électrique de L’Oiseau de feu laissera le public sur une note plus familière et conclura cette tournée dans un véritable enthousiasme.

La veille, c’est fidèle à ses premières amours que Rattle a entamé son périple, avec les deux derniers poèmes symphoniques d’un compositeur qu’il s’est toujours efforcé de mettre à l’honneur : Jean Sibelius. On a beau savoir tout le charme contenu dans ces œuvres, l’approche aussi analytique et naturelle du maestro rend saillante la modernité debussyste du discours, et la puissance évocatrice confine alors à l’immersion. Sans s’abandonner au drame vulgaire et superflu, la direction se fait organique : frémissantes dans Tapiola, impétueuses dans Les Océanides, les phrases s’enchaînent dans un souci constant de naturalisme, sans pour autant perdre de vue l’ensemble.

Simon Rattle, Veronika Eberle et le LSO à la Philharmonie de Paris
© Alexandre Wallon / Cheeese

Cette démarche anime également la Septième Symphonie d’Anton Bruckner donnée en seconde partie de concert samedi soir. L'interprétation assume dès les premières notes de violoncelle un hédonisme éloigné de toute forme de raideur. Prenant un tempo pourtant proche de la lenteur, Rattle parvient à faire vibrer chaque silence, à maintenir la musique au faîte de sa tension – qui éclatera avec triangle et cymbales dans l’Adagio – et infuser chaque phrase d’un formidable souffle d’humanité. Loin d’une quelconque béatitude céleste, cette Septième bien terrestre et humaine est à prendre avec ses effusions et débordements ; mais, quand il est dosé et toujours dans le sens de la musicalité, cet excès ne participe-t-il pas à la ferveur d’un concert ?

Parce que cette tournée ne serait pas un « Simon Rattle Journey » sans un détour par la musique contemporaine, celle-ci apparaissait en première partie du concert de dimanche dans le Concerto pour violon de Beethoven dont les cadences ont été composées par Jörg Widmann. Malgré le superbe Stradivarius de Veronika Eberle, la musique de Beethoven se voit quelque peu alourdie par la grandiloquence de la soliste, ainsi que par la faible tenue du second mouvement. Ces réserves ne sont pourtant rien en comparaison des cadences – pour violon, contrebasse et timbales – proches du grotesque, dont la liste d’effets longue comme le bras ravira les amateurs d’incongruités mais semble surtout cacher un certain manque d’idées. Heureusement, la direction profite de chaque interstice du Concerto pour faire gronder l’orchestre et, sans démonstration, faire parler son sens de l'ardeur.

Simon Rattle et le LSO à la Philharmonie de Paris
© Alexandre Wallon / Cheeese

Il faut dire qu’aux chantres du dégraissage et du régime minceur, Rattle répond par une matière orchestrale riche et opulente, qui ne cède rien au statisme ou à l’épaisseur ! Mis en valeur tant par le programme que par son chef qui lui fait la part belle, le London Symphony Orchestra brille par son élégance à toute épreuve et sa remarquable capacité d’adaptation : malgré des esthétiques aussi éclectiques d'un bout à l'autre du week-end, les pupitres changent de couleur avec une justesse déconcertante et dans un style propre à chacune des œuvres. Sensibles aux incitations bienveillantes de leur chef, les musiciens se laissent guider par son regard lumineux et, attentifs au moindre soubresaut de sa baguette, offrent le sentiment d’une profonde cohésion humaine. Ce sentiment marquera longtemps les spectateurs qui, conscients d’avoir vu pour la dernière fois à Paris le fruit de ces six années de fructueuse collaboration, en garderont un souvenir ému.

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