Cette reprise de la production de Claus Guth créée sur la même scène la saison dernière présente le personnage de Rigoletto sous forme d’un homme abattu, errant avec son fardeau à bout de bras, une sorte de boîte de pandore contenant ses fantômes et ses maigres espoirs de parvenir à éviter les drames de son passé. Il assiste impuissant aux événements qui ont contribué à sa perte, observe dans un mélange de tension et d’agonie tout ce que ses souvenirs contiennent d’angoisse et d’horreur obsédante.

Nadine Sierra (Gilda) © Charles Duprat | Opéra national de Paris
Nadine Sierra (Gilda)
© Charles Duprat | Opéra national de Paris

Cette mise en abyme est illustrée à la fois par la présence de ce double de Rigoletto – Henri Bernard Guizirian – en bord de scène portant sa boîte de carton et par le décor représentant l’intérieur de ladite boîte, renforçant ainsi le sentiment d’oppression qui jalonne l’ensemble de l’œuvre et s’exprime à travers les caractères des personnages, que les lumières d’Olaf Winter accentuent ou déplacent sous forme d’ombres, créant alors un nouvel effet miroir.

Si la direction de Daniele Rustioni s’avère être d’une vivacité et d’une intensité notable, l’orchestre semble en revanche souffrir de quelques décalages rythmiques qui émaillent la nécessité de cohésion avec le chant bien que soulignant avec délicatesse les contrastes de la partition. La distribution vocale, entièrement renouvelée, est quant à elle dominée par le duo formé par la soprano américaine Nadine Sierra dont les aigus ornés et lumineux et l’énergie déployée dans le jeu rendent sa Gilda bouleversante, et par le baryton serbe Željko Lučić, dont la puissance vocale gagne en épaisseur tout en devenant glaçante dans les mezza voce.

Vittorio Grigolo (Il Duca Di Mantova) © Charles Duprat | Opéra national de Paris
Vittorio Grigolo (Il Duca Di Mantova)
© Charles Duprat | Opéra national de Paris
Face à ce duo père/fille, le Sparafucile de Kwangchul Youn, à la gestuelle contrôlée et précise, s’avère être tout aussi inquiétant que solennel, notamment dans le dernier acte, où la profondeur de sa voix contraste d’autant plus nettement avec le timbre solaire et les aigus très clairs de Vittorio Grigòlo (Il Duca di Mantova), l’amant infidèle incandescent qui inspirera à Maddalena (très juste Elena Maximova) le plan machiavélique visant à mettre à mort un autre que lui. 

Les chœurs, très présents dans l’œuvre, offrent une prestation visuelle toute chorégraphiée mais semblant amoindrir quelque peu leur habituelle capacité à inspirer une certaine cohésion d’ensemble. S’en détachant, le jeune Mikhail Timoshenko (Il Conte di Ceprano) laisse entendre une voix suave et une diction toute contrôlée, mais manquant quelque peu de puissance.

L’obsession, l’angoisse et le regret sont les motifs les plus récurrents de cette production qui offre une nouvelle lecture de Rigoletto, dont le drame s’envisage comme le fruit d’une « malédiction » à laquelle il semble impossible de se soustraire.

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