Esa-Pekka Salonen serait-il gymnaste ? Le grand écart de son programme de la semaine avec l'Orchestre de Paris à la Philharmonie a de quoi surprendre tant le Concerto pour violon n° 4 de Mozart et Le Chant de la Terre de Mahler n’ont rien à voir, à la fois pour le style d’écriture, l’effectif convoqué, l’inspiration des œuvres ou encore leur caractère. La pirouette laisse d’autant plus perplexe que sa réalisation sera pour le moins ambivalente : après un concerto très terne, la fresque mahlérienne de haute volée déploiera ses mondes avec une éloquence plus que retrouvée.

C’est visiblement dans ce foisonnement orchestral que Salonen est le plus à l’aise, rivalisant d’idées et d’inflexions. Comment ne pas l’être quand on dispose d’une technique de direction si fine ? De sa seule main droite, le maestro indique avec précision la position des temps, la nature de l’attaque, l’intention à transmettre à la note et la texture pour la nourrir, tandis qu’un jeu de regard réfléchi lui permet de s’adresser à plusieurs pupitres en même temps. Le tout dans une attitude presque flegmatique, synonyme de souplesse, qui pourrait paraître extérieure et froide mais qui empêche l’emphase de jamais prendre le dessus.
Cette froideur, on la retrouve dans l’« Abschied » qui referme Le Chant de la Terre. Le mouvement est traité de manière minérale et rugueuse, presque apocalyptique : l’orchestre accentue les attaques et plonge l’auditeur dans un environnement escarpé où les silences sont autant de précipices glaçants. Chaque numéro est caractérisé avec ce degré d’investissement, proposant toujours une identité différente : ainsi « Der Einsame im Herbst » coule avec une fluidité inquiète, où ruisselle le mouvement perpétuel des violons en arrière-plan, sous le thème élégiaque et les ponctuations tourmentées des vents, tandis que « Von dem Jugend » irradie au contraire d’une insouciante joie de vivre. « Das Trinklied von Jammer der Erde », quant à lui, resplendit de mille feux grâce à un orchestre en grande forme où les équilibres sonores sont toujours parfaitement gérés, permettant d’entendre les subtiles touches orientales de cette adaptation en musique de poèmes chinois du VIIIe siècle traduits en allemand.
Les individualités brillent tour à tour, à l’image du hautbois dramatique d’Olivier Giot et de la flûte enchanteresse et profonde de Vincent Lucas, dont le duo poignant avec Karen Cargill dans le dernier mouvement est le sommet de la soirée. L’alto fait montre d’un art du chant particulièrement abouti lors de ses trois lieder, toujours au service d’un texte qu’elle habite intensément. Cette intensité ne se traduit pas par une théâtralisation outrancière où il s’agirait de faire parler sa puissance : la chanteuse investit au contraire une palette de nuances raffinée, sans hésiter à prendre des risques en cherchant des pianissimos périlleux dans l’aigu, à la limite de la rupture. La diversité de diction au cours de « Von der Schönheit », entre amples phrases et récit volubile, impressionne car, même dans les moments murmurés, l’artiste chante toujours. Au milieu de l’« Abschied », un premier « Warum », puissant et vibré, revendicatif, est suivi d’un second presque imperceptible est résigné : chaque mot est pensé et interprété.
Doté d’une émission aux variations moins amples mais à la justesse et à la musicalité exemplaires, Andrew Staples se charge des lieder pour ténor avec une énergie et une implication de la même espèce. Ses interventions sont d’une extrême difficulté, mais le chanteur reste attaché à l’intelligence du phrasé, même quand il doit s'époumoner dès le début de l’œuvre, ou quand les intervalles inhumains s’enchainent dans « Der Trunkene im Frühling ». Il se permet même quelques effets bien sentis, comme un glissando au cours de la chanson à boire, ou lorsqu’il finit le troisième mouvement en suspension.
En première partie de concert, Iris Scialom n’atteint pas ces sommets artistiques. La violoniste ne manque pas de qualités : elle tire de beaux graves de son instrument dans la cadence de l’« Allegro » du Concerto n° 4 de Mozart, et conduit une longue ligne au début du deuxième mouvement. Manque toutefois un son avec une personnalité plus affirmée, capable d’insuffler au texte un esprit absent ce soir. Le rondo final voit quelques idées fleurir mais il faudrait en accentuer considérablement les contrastes pour maintenir l’intérêt du spectateur. Le dialogue avec l’orchestre est pour le moins intermittent, et Salonen semble en retrait, ne prenant jamais l’initiative d’animer la partition pour compenser la relative vacuité de la partie soliste. On était loin de se douter de la magnificence de la suite du concert.



















