L'auditorium du Musée d'Orsay se cache dans le deuxième sous-sol de l'ancienne gare des chemins de fer d'Orléans. Les mélomanes ne sont pas contraints de faire la queue comme s'ils voulaient visiter les collections, ils ont une entrée rapide à leur disposition. Ouf ! Car en ce jour glacial, la file serpente longuement sur le parvis. Après bien des détours, un large escalier mène à un petit bar – idéal pour se restaurer rapidement avant le récital – et à la salle de concerts. Toute de bois couleur miel revêtue, plancher de bois clair – aulne, érable ? –, elle est un écrin propice à la musique.

Edoardo Torbianelli © Choukhri Dje
Edoardo Torbianelli
© Choukhri Dje

Ce midi, l'auditorium est plein d'un public qui fait un peu peur, parce que l'on constate que ce fameux problème du rajeunissement des spectateurs se pose ici d'une façon évidente... même si le signataire de cette critique, ayant lui-même quelques décennies, se remémore qu'il entend parler de ce problème depuis qu'il est enfant.

Edoardo Torbianelli entre pour présenter le récital Chopin qu'il va donner aujourd'hui sur le Gaveau n°47 997 sorti des ateliers du facteur parisien en 1907. Ce n'est pas un grand queue de concert, plutôt un grand demi-queue. Torbianelli joue habituellement sur des pianos plus anciens, aux cordes parallèles et au cadre assemblé de barres de fer, fabriqués une soixantaine d'années plus tôt, mais il a trouvé intéressant de jouer ce piano ni vraiment ancien ni vraiment moderne qui a conservé une partie de l'esprit des Pleyel et Erard romantiques. Et il fait bien. Quelle beauté d'instrument ! Son médium est clair, lumineux mais malléable, aussi chantant que son aigu qui le prolonge de toute sa richesse harmonique. Quant aux graves ! Ils sont d'une netteté incroyable, d'un timbre profond et d'une puissance potentielle phénoménale qui ne couvre pourtant jamais les dessus. C'est aussi que le pianiste italien sait y faire avec un clavier qui répond à la vitesse de l'éclair, ne saurait être attaqué avec robustesse, toujours avec souplesse... Et celle des mains et des bras de Torbianelli est aussi impressionnante que son oreille est fine et sa lecture aiguisée.

Comme le faisaient des pianistes depuis longtemps disparus comme Wilhelm Backhaus, Dinu Lipatti ou Guiomar Novaes, Torbianelli improvise entre certaines des pièces qu'il a inscrites au programme de son récital. Il le fait ainsi avant chacun des trois préludes de l'opus 28 – les n° 20, 17 et 10 –, comme il le fera pendant tout le récital quand, quittant la tonalité d'une pièce, il lui faudra jeter un pont pour se mettre dans la couleur de la nouvelle. Partition sur le pupitre, en tenue de ville, Torbianelli, professeur recherché à la Schola Cantorum de Bâle, quitte le domaine de l'interprétation et de la représentation de soi pour celui de la réalisation et de la présentation d'un travail dont la profondeur intellectuelle, historique et sensible lui permet de faire entendre la musique de Chopin sans masque. L'horizontalité de la ligne mélodique est ici sculptée dans la sonorité cristalline du Gaveau. Quand l'instrumentiste orne abondamment la Fantaisie-Impromptu, les notes qu'ajoute le musicien s'intègrent naturellement dans la phrase, sans malmener la pulsation et sans non plus choquer par la pédanterie que certains mettent dans leur jeu pour bien montrer qu'ils sont informés. La plénitude de l'harmonie chopinenne est également servie par ce Gaveau dont les basses ne sont jamais écrasées ou glauques. Les enchainements d'accords du Nocturne op. 62 font toujours dresser l'oreille plus d'un siècle et demi après leur composition, tant ils sont osés. Pierre Boulez qui était un chopinien éperdu louait le révolutionnaire chez le compositeur franco-polonais. Tout comme la polyphonie surgit bien plus naturellement de l'entrelacs des lignes sur cet instrument que sur un piano moderne plus gras, égal de timbre sur toute l'étendue du clavier. Quant au rythme ! Les mazurkas sont justement le laboratoire chopinien, celui où le compositeur s'aventure jusque dans la polytonalité et la polyrythmie. Torbianelli les joue en équilibre miraculeux entre la rusticité de leurs rythmes et tournures mélodiques de plein air et leur expression plus secrète, plus intime. Sur ce piano, elles ont des fulgurances qui tout d'un coup nous font revenir à la mémoire le vieux Steinway américain, harmonisé si clair, à la façon d'un très vieil Erard, dont usait Vladimir Horowitz.

Pour finir, la Polonaise en fa dièse mineur op. 44... Elle exige un jeu orchestral, moins par la puissance qu'elle requiert en certains passages que par son écriture d'une densité et richesse incroyables. Pièce difficile, pas si souvent jouée que cela, complexe, pleine de ruptures, avec l'arrivée inopinée d'une mazurka rêveuse et un climat général farouche et nostalgique... Torbianelli la joue avec naturel, une sonorité divine, une expression toujours juste, un sens des équilibres sonores et des proportions magnifique.


*****