Après Le Trouvère et Rigoletto, cette reprise de La traviata venait ce soir conclure la trilogie populaire de Verdi présentée cette saison par l’Opéra National de Paris. Autant le dire d’emblée, nous attendions avec impatience Sonya Yoncheva en Violetta. Malheureusement contrainte d’annuler la représentation pour des raisons personnelles, la soprano bulgare a été remplacée au dernier moment (deux jours avant la première) par celle qui devait assurer la série de représentations de juin : Maria Agresta. Eu égard à la qualité de l’interprétation de cette dernière, la déception de ne pas entendre Yoncheva a été comblée par le talent de la soprano italienne.

<i>La traviata</i>, mise en scène de Benoît Jacquot © Opéra de Paris
La traviata, mise en scène de Benoît Jacquot
© Opéra de Paris

Il faut dire qu'Agresta a des atouts pour plaire : voix puissante, timbre chaud, aigus ronds et surtout un souffle infini. Le style est très recherché, les nuances sont très subtiles et les phrases musicales sont constamment soutenues par un legato de toute beauté. Son « Addio del passato » déclenche les premiers (et les seuls) frissons de la soirée. Sa diction enfin est une véritable merveille. Peut-être aurait-elle pu se dispenser le contre mi bémol en gorge et douloureux du « Sempre Libera », mais ne gâchons pas notre plaisir : cette Violetta de « dernière minute » s’est avérée bien luxueuse. Avec une telle pointure à ses cotés Bryan Hymel a eu du mal tout au long de la représentation à trouver sa place. Pas assez incisif dans sa scène d’ouverture de l’acte II, trop en retrait dans les ensembles. Pourtant, là aussi le musicien est intéressant. Les phrases sont intelligemment pensées, l’aigu est rayonnant et le personnage est ici présenté sous des traits plus subtils qu’à l’accoutumée. Son père, interprété par Željko Lučić, est une totale satisfaction. Le baryton, en pleine santé vocale, offre une véritable leçon de chant dans l’air et la cabalette « Di Provenza il mar ». Le chant est d’une grande subtilité et le style superbe.

Du fait cependant de ce remplacement de dernière minute, le trio (Violetta, Alfredo et Germont) a eu peu de temps pour répéter et s’entendre sur le sens des ensembles. Et cela se ressent deux actes durant. Violetta et Alfredo se cherchent à l’acte I. Il en est de même pour le duo Germont/Violetta à l’acte II plus digne d’une discussion mondaine que d’une véritable confrontation tragique. Compte tenu des circonstances, il sera beaucoup pardonné aux artistes.

Pour accompagner tout ce beau monde, le chef italien Michele Mariotti comble les oreilles par une direction musicale d’un grand raffinement. Dès l’ouverture (très soignée) les cordes enchantent par leur précision et leurs nuances. Tout l’opéra sera ainsi traité entre grande délicatesse, poussées énergiques et dramatiques et cohésion des grands soirs. Dommage que les chœurs de l’Opéra n’aient pas su tirer profit du talent de ce chef et qu’ils soient apparus bien timides en cette première.

L’effacement des choristes est cependant en partie imputable à la mise en scène de Benoît Jacquot (qui les relègue en fond de plateau et leur interdit tout mouvement). Cette production créée en 2014 présente l’avantage de se résumer rapidement : un grand lit pour les actes I et III, un grand arbre et un grand escalier pour l'acte II. En dehors de ces éléments massifs, le plateau est souvent vide, noir et triste. Surtout, toute dimension théâtrale est absente de ce spectacle : des choristes statiques de bout en bout, des chanteurs peu guidés et paralysés par une gestuelle précieuse. Résultat : une succession d'images sans vie s'offrent à la vue des spectateurs avec des personnages qui sont comme dépossédés au milieu de l'immense plateau de l'Opéra Bastille. Alors que le spectacle fourmille de beaucoup d'idées et de soin, la proposition tend davantage vers la superficialité sans offrir un message ou un regard sur l'œuvre.

Traviata pour la musique plus que pour le théâtre : c’est bien l’essentiel diront certains. Certes, mais une alliance des deux aurait évité un certain ennui. On attend avec impatience une nouvelle production. La richesse et la complexité des enjeux de La Traviata méritent certainement plus de profondeur.

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