On ne présente plus les musiciens de l'Orchestre National de Lyon : en 1987, Emmanuel Krivine prend la direction musicale de cet orchestre et le transforme en profondeur pour en faire l'une des meilleures phalanges du pays. Sans doute, les musiciens lyonnais ont également hérité de la légendaire force de caractère de leur ancien directeur : l'ONL est un orchestre au son typé, porté par des chefs de pupitres de première catégorie, et quand les chefs invités ne parviennent pas à inscrire leur pensée musicale dans la tradition de l'orchestre, ça ne passe pas. La preuve en est donnée lors du concert de ce soir, duquel on gardera plus volontiers le souvenir de la touchante et chantante sonorité de Vilde Frang.

Osmo Vänskä © Kaapo Kamu
Osmo Vänskä
© Kaapo Kamu

Pour commencer, une rareté : la suite de Prokofiev extraite de sa musique de film Le Lieutenant Kijé. Le synopsis de ce dernier est d'une savoureuse cruauté : le personnage principal découvre peu à peu qu'il ne doit son existence qu'à une erreur administrative. Sens de l'ironie et de la satire, sens de l'image : Prokofiev avait tout cela. Mais l'orchestre, d'habitude si réactif, ne parvient à rendre toutes ces nuances pourtant si caractéristiques. L'ensemble manque clairement d'articulation, parfois au sein d'un même pupitre (dans les cordes surtout) ; souvent, de surprenants décalages se font entendre. La construction de la partition, relativement complexe, ne semble pas avoir été suffisamment digérée par les musiciens ; manque donc ce caractère gouailleur qui donne à cette musique son esprit et son brio. Osmo Vänskä fait le choix d'une sonorité homogène ; conséquence inévitable, les nombreuses parties solistes ne ressortent pas assez, cornet et saxophone exceptés. On notera tout de même la forme remarquable de certains pupitres (le solo de contrebasse de Botond Kostyák, et l'ensemble tuba-trombone).

Vilde Frang © Marco Borggreve
Vilde Frang
© Marco Borggreve

On attendait avec impatience Vilde Frang dans le Premier Concerto Bartók. La violoniste et l'oeuvre ont un point commun : ils sont tous deux largement sous-estimés par le public contemporain. Le son de Vilde Frang est reconnaissable entre mille, avec un vibrato toujours très intense et soutenu, et un son à fleur de peau qui rend le timbre miraculeusement fragile. À l'époque où la banalisation de l'enregistrement n'avait pas encore uniformisé les sonorités, ce genre de sonorité racée était la norme. L'orchestre se fond peu à peu dans la sonorité de la soliste, avec une qualité d'écoute que l'on n'entend d'habitude que dans les grands quatuors à cordes. On connaît l'acoustique de l'Auditorium ; et Vilde Frang a beau soutenir le son de bout en bout, celui-ci manque effectivement parfois de projection. Mais l'atmosphère n'est pas celle d'une démonstration brillante, mais plutôt d'un dialogue permanent avec l'orchestre. Et Vilde Frang de mener tout le mouvement dans un seul et même souffle ; ce qui n'est pas moins virtuose. Dans le deuxième mouvement, morceau de bravoure demandant du soliste une maîtrise instrumentale absolue, la soliste parvient à conserver le caractère très intérieur de son jeu tout en éblouissant par la qualité de ses attaques spiccato ; c'est acéré, précis, piqué. 

L'ONL est bien plus convaincant dans l'Eroica, certainement plus familière pour les musiciens. Dans les deux derniers mouvements surtout, les musiciens atteignent ce point d'équilibre où les attaques, sans être sèches pour autant, sont tranchantes et incisives. Le pupitre de cors nous offre un solo d'exception dans le troisième mouvement : c'est à la fois vivant, brillant, et sans lourdeur. Bravo! L'ensemble a l'air néanmoins bridé par la direction d'Osmo Vänskä. Sa diction est saccadée ; tout est découpé, et paradoxalement, tout est un peu mou. Sa lecture manque parfois d'ampleur, de mouvement, notamment dans la marche funèbre, où, malgré le choix d'un tempo assez allant, la phrase s'essouffle trop souvent, notamment lors des fameuses entrées en canon. Bref, cette Héoïque avance, mais ne déferle pas sur nous comme elle le pourrait.

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