De mémoire de spectateur, c’est la première fois qu’à l’issue d’un concerto pour violon, on voit ensuite, pour la symphonie en deuxième partie, la soliste invitée intégrer l’orchestre à la gauche du premier violon. De même que l’ensemble des premiers et seconds violons qui intervertissent leurs places – et donc leur fonction ! – entre les deux parties du concert… Que Vilde Frang ait ressenti l’irrépressible envie de traverser toute la Première Symphonie dite « Titan » de Mahler au cœur même du réacteur nouvelle génération Utopia de Teodor Currentzis, témoigne assurément – en plus de la complicité certaine de ces deux électrons – du magnétisme qu’exerce le chef gréco-russe auprès des musiciens qui acceptent d’entrer en fusion nucléaire à ses côtés.

Teodor Currentzis dirige Utopia dans la <i>Première Symphonie</i> de Mahler (à Zurich) &copy; Quim Vilar
Teodor Currentzis dirige Utopia dans la Première Symphonie de Mahler (à Zurich)
© Quim Vilar

Dans la fournaise du Casino Bern, où l’orchestre occupe bien un tiers de la place totale de la salle, le son est presque trop à l’étroit pour des déflagrations aussi puissantes, mais qui restent captivantes car sitôt contrastées avec de longues plages musicales tendues à l’extrême, arides, sur lesquelles apparaissent et funambulent des thèmes à ce point ralentis et susurrés que l’on craint une rupture du discours. Mais il n’en est rien et l’édifice tient, tendant sans cesse et toujours plus l’attention, sur des notes tenues, des trémolos infinis (les seconds violons en appui dans le premier mouvement !) ou des ostinatos enivrants (les violoncelles dans le deuxième mouvement !).

C’est avant tout à une expérience limite que nous convie ici Currentzis, à tout point de vue, tant on imagine difficilement davantage de contrastes de timbres, de rythmes, de couleurs. Mais n’est-ce pas là l’esprit même de cette symphonie alors qu’il était à l’époque de la création reproché à Mahler « d’offenser mortellement le sens de la beauté » ? Le chef s’inscrit ici semble-t-il dans la suite d’un Leonard Bernstein, lorsque celui-ci demandait aux Wiener Philharmoniker de davantage salir leur son dans cette musique. Il parvient, dans les climax des mouvements extrêmes de l'ouvrage, à des tuttis à ce point saturés et corrosifs que l’on se demande si une marge sonore est encore possible, jusqu’à la marche finale, apothéose titanesque et salvatrice.

Teodor Currentzis dirige Utopia dans la <i>Première Symphonie</i> de Mahler (à Zurich) &copy; Quim Vilar
Teodor Currentzis dirige Utopia dans la Première Symphonie de Mahler (à Zurich)
© Quim Vilar

Ici, on retrouve sans concession ce mélange « de douleur et d’ironie, de grotesque et de sublime, de tragique et de joyeux » dont parle Henry-Louis de la Grange dans sa biographie de référence du compositeur. On y entend particulièrement les articulations entre majeur et mineur qui fondent le narratif du premier mouvement où le thème du cor, rond et bedonnant, suffit à ramener le sourire après l’angoissant préambule. Puis les trompettes acérées jettent leur trait en triolet. La conclusion du deuxième mouvement n’est plus que métal en fusion, dans cette course en avant d’une sauvagerie dingue. En écho, on retrouvera l’acidité des cymbales, notamment en ouverture du quatrième mouvement, qui annoncent la chute inéluctable. C’est une damnation que ce mouvement, pour notre plus grande catharsis. Quand résonnera, étouffée, la grosse caisse, c’est la porte des Enfers qui semble vouloir céder. Tout est ici nourri d’un imaginaire et d’un narratif inépuisables qui nous tiennent en haleine.

Dès leur entrée en scène avant le Concerto pour violon « à la mémoire d’un ange » d’Alban Berg en première partie, le rapport semble tout tracé entre Vilde Frang, son visage d’ange et sa robe estivale, et le démoniaque Teodor Currentzis, pantalon slim moulant et marcel noirs sur ses muscles saillants. Et pourtant le chef, toujours tourné vers la violoniste et les premiers violons, ne cesse de travailler à l’apprivoisement entre la soliste et l’alto puis avec la violon solo de son orchestre et enfin avec l’ensemble des cordes, qu’il fera lever tour à tour dans le deuxième mouvement : voix d’anges tournées vers les cieux.

Vilde Frang et Teodor Currentzis (à Zurich) &copy; Quim Vilar
Vilde Frang et Teodor Currentzis (à Zurich)
© Quim Vilar

Sur la reprise du cantique de Bach, c’est comme un harmonium d’église aux bois qui semble stabiliser le papillonnant violon de l’enchanteresse Vilde Frang. Celle-ci exécute des traits sortis d’un autre monde ! Virtuosité est le deuxième prénom de cette reine de Saba pour qui mener concomitamment un pizzicato à l’auriculaire et une tenue d’archet au reste de la main gauche est un jeu d’enfant. Depuis les premières cordes à vide jusqu’à ce fa suraigu final tenu au-delà des notes, qui n’est plus que fréquence et lumière, on restera hébété autant qu’extatique devant cette âme en peine à la recherche frénétique d’une paix intérieure.

Teodor Currentzis dirige Utopia dans la <i>Première Symphonie</i> de Mahler (à Zurich) &copy; Quim Vilar
Teodor Currentzis dirige Utopia dans la Première Symphonie de Mahler (à Zurich)
© Quim Vilar
Teodor Currentzis dirige Utopia dans la <i>Première Symphonie</i> de Mahler (à Zurich) &copy; Quim Vilar
Teodor Currentzis dirige Utopia dans la Première Symphonie de Mahler (à Zurich)
© Quim Vilar
Vilde Frang et Teodor Currentzis (à Zurich) &copy; Quim Vilar
Vilde Frang et Teodor Currentzis (à Zurich)
© Quim Vilar