Trois longues rangées de sièges disposées en éventail ont été ajoutées sur la scène de la grande salle Pierre Boulez, enserrant le piano d'Alexandre Tharaud : le public de la Philharmonie aime ce pianiste dont le répertoire va de la musique baroque à celle de notre temps et tisse avec lui des liens mystérieux. Il n'y a pas longtemps, Tharaud a créé en Californie un concerto écrit par un compositeur américain qui portait ce projet en lui depuis qu'il avait aimé, au point d'en faire un de ses disques de chevet, ce fameux album Rameau qui en 2001 avait propulsé Tharaud en pleine lumière. Depuis des années, le pianiste remportait des succès d'estime avec Poulenc, Milhaud, Hahn, Chabrier, Boulez, Kagel, Schubert. Et tout d'un coup, le triomphe arrivait avec ce Rameau qui aurait pu agacer en pleine vague baroque philologique, mais est devenu si iconique que Renaud Machart lui consacre rien moins que son épilogue, dans son essai brillant qui traite de l'essor de l'interprétation de la musique baroque (Les Baroqueux, un demi-siècle de musique, 1949-2001, Fugue, 2024).

Ce singulier pianiste faisait déjà les délices des auditeurs de France Musique quand il venait voici bien longtemps chez Arièle Butaux, avec son amie la chanteuse Juliette, parler de son amour pour la chanson française qui lui avait valu, du temps du Conservatoire, d'être rudoyé par une professeure de piano – comme il n'y en a fort heureusement plus – au motif que le jeune homme allait justement tenir le piano dans des bars... Elle oubliait qu'au temps du cinéma muet, Alfred Cortot poussait ses élèves à jouer pendant les projections...
Ce soir justement, le programme choisi par Tharaud le fait apparaître « tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change », célébrant les noces du baroque, du classicisme, de la musique contemporaine et de la chanson. Il ne donne pas l'impression qu'il a le trac quand il pose son iPad sur le pupitre du piano, chausse ses lunettes et se lance dans la Sonate en la majeur de Mozart, celle qui prend congé avec la « Marche turque ». Surprise ! Il prend un tempo plutôt lent et sa sonorité est douce, fondue, sans arêtes vives, sauf en d'insoupçonnables élans soudains qui le font même taper du pied. Mais Tharaud embellit le texte imprimé avec esprit, raffinement, dans une profusion de petites choses qui comblent les trous laissés par Mozart dans ses sonates pour piano que le compositeur « terminait » quand il les jouait en public. Wanda Landowska faisait cela, mais n'allait pas si loin dans la « sur-composition ». Tharaud d'une certaine façon fait un signe de la main à Ferruccio Busoni et plus près de nous à Luciano Berio et à Mauricio Kagel. Et il joue amoureusement, avec élégance et respect. Et une tête qui l'air de rien dirige tout.
Les variations sont un ravissement d'autant plus impressionnant que la salle est silencieusement suspendue aux inflexions et à l'invention d'un jeu dont l'éloquence ne doit rien à la facilité. La « Marche turque » évitera donc les turqueries excessives. Vient Rameau et la Suite en la qui prend fin avec son irrésistible et virtuose « Gavotte et ses doubles », variations qui répondent à celles de la sonate de Mozart. Osera-t-on le dire ? Sur le plan harmonique, mélodique, rythmique, rhétorique, Rameau surclasse son confrère. C'est dit ! Et Tharaud renouvelle, vingt-cinq ans plus tard, l'émerveillement qui avait saisi les mélomanes. Tout y est : l'art si difficile d'ornementer au piano, l'éloquence chantournée, l'introspection rêveuse et d'un coup le Steinway qui s'élargit aux dimensions de l'orchestre ramélien.
Le public sera moins silencieux pour la seconde partie consacrée à la chanson française vue, revue, arrangée par Francis Poulenc, le merveilleux Jean Wiener, Abdel Rahman El Bacha, Tharaud lui-même qui improvise sur cinq d'entre elles, Alexis Weissenberg dont il joue quelques arrangements que Marc-André Hamelin a relevés en écoutant le vieux – et mythique – disque des années 1950 enregistré à Paris par un Weissenberg alors quasi inconnu. De L’Âme des poètes à Padam Padam, de Charles Trenet à Norbert Glanzberg, de Jacques Brel au Noir dormant de Gérard Pesson rendant hommage à Barbara. Que de souvenirs inscrits dans la mémoire collective des Français, joués avec dévotion et art sur un piano qui chante et sonne de façon plus brillante, alla pianiste qui joue pour ses amis et s'amuse... avec sérieux, comme dans Pianosong, son tout nouveau disque.

