Kirill Gerstein, 46 ans, entre d'un pas alerte sur la scène de l'Auditorium de Radio France qu'on aurait aimé bien mieux achalandé pour accueillir un pianiste précédé d'une telle réputation. Il a remporté le Gilmore Artist Award en 2010, médaille décernée par un jury anonyme, dont les membres voyagent séparément dans le monde entier, achètent leurs billets individuellement, écoutent des pianistes qui ne savent pas qu'ils sont « surveillés », décernent en dehors de toute idée même de compétition leur grand prix qui peut échoir à quelqu'un de déjà connu – Alexandre Kantorow l'a ainsi reçu – ou pas. C'est chaque fois une surprise.

Ce pianiste enseigne à Berlin, a une carrière merveilleusement épanouie, joue avec les meilleurs orchestres et les plus grands chefs, commande et créé des œuvres, mais souffre peut-être d'une image de musicien libre qui ne serait pas attaché à un répertoire précis et à un éditeur de disques en particulier. On lui doit pour une petite maison de disques une récente publication majeure sur le plan musical et intellectuel consacré à la « Musique en temps de guerre » présentant des œuvres de Debussy et Komitas accompagnées d'un livre passionnant, programme partagé avec son ami le compositeur Thomas Adès et la chanteuse Ruzan Mantashyan.
Mais le voici devant le Steinway de l'Auditorium de Radio France pour un récital consacré à Brahms et Liszt qui doit être diffusé sur France Musique, le 26 janvier. Brahms et Liszt, tout une histoire qui aurait fait se battre les partisans de l'un et de l'autre, en leur temps. Tout ceci est oublié et les modernes trouveront du révolutionnaire chez l'un et chez l'autre. Gerstein domine le clavier d'assez haut. Il attrape le Scherzo op. 4 de Brahms avec une effervescence schumannienne, une vivacité pianistique dont la finesse de touche contraste avec un élan irrésistible. Que cette entrée en matière est belle ! On dirait que Gerstein a ajouté une neuvième novelette à celles de Schumann.
Vient la Sonate en fa mineur op. 5. C'est une tout autre aventure : cinq mouvements, près de 40 minutes d'une musique aussi finement détaillée qu'elle est monumentale par sa durée et juvénile par son allure ardente. Cette sonate est de celles qui portent chance et nombre de jeunes pianistes s'y ébrouent avec une conviction et une pertinence qui les font passer pour des vieux lions. Gerstein est immédiatement dedans : il lance le portique d'entrée avec une assurance qui n'écrase pas le piano, bien au contraire, il le met plutôt en scène et en couleurs.
Tout le premier mouvement sera d'une maîtrise peut-être un peu trop visible pour qui a gardé le souvenir inoubliable des récitals de Claudio Arrau et de Nelson Freire qui étaient en transe furtwanglérienne dans cette œuvre. Mais l'intelligibilité de Gerstein n'est aucunement de la retenue expressive, juste peut-être une sorte de « boulézisme » ou de « klempérisme » pianistique. Ce refus de tout épanchement et cette tenue musicale un peu sévère vont disparaître dans les mouvements suivants et notamment dans un finale prodigieux de vaillance réfléchie, quadrature du cercle d'un esprit puissant qui sait lâcher les chevaux avec une joie de faire de la musique qui rayonne... malgré cette acoustique curieuse qui focalise le son du piano dans l'instrument.
Entracte. Voici la Sonate de Liszt qui elle est une œuvre méchante avec ses interprètes irréfléchis. Ce soir, elle a un musicien à sa mesure qui respecte idéalement les rapports de tempos entre les différentes parties et ne scinde pas ce qui ne doit pas l'être en mouvements que Liszt a justement voulu fondre jusqu'à la fugue. Ce pianiste nous y conduit l'espace d'un instant : c'est un conteur merveilleux qui ne souligne rien mais sculpte la musique, l'organise, la rend vivante et ardente dans un jeu d'une perfection technique admirable qui nous fait tout entendre et tout comprendre. Évidemment, le temps alors ne dure pas. La fulgurance du trait n'écrase jamais le discours, le pianissimo est timbré, l'éloquence ne doit rien aux effets et on n'écoute pas un pianiste mais la musique qu'il fait naître pour nous, dans un geste libre et pourtant organisé de main de maître. À la fin, le public reste en silence pendant de longues secondes avant d'applaudir à tout rompre ce grand pianiste, qui est l'invité de l'Orchestre de Paris, les 4 et 5 février, à la Philharmonie.

