Entre deux représentations de La Femme sans ombre de Richard Strauss au Festival d'Aix-en-Provence, on retrouve Klaus Mäkelä et l’Orchestre de Paris au Grand Théâtre de Provence pour une unique représentation concertante de l’unique opéra de Béla Bartók, Le Château de Barbe-Bleue. On sait l’opéra en un acte et un prologue particulièrement difficile à mettre en scène et la puissance musicale suffit largement, ce soir comme souvent, à suggérer les images de ce chef-d’œuvre, au moins aussi mental que visuel dans l’ouverture successive des portes du château… ou du cerveau de Barbe-Bleue, selon l’interprétation de chacun.

Klaus Mäkelä © Marco Borggreve
Klaus Mäkelä
© Marco Borggreve

Directeur musical de l’Orchestre de Paris depuis septembre 2021, Mäkelä a annoncé son départ pour le Royal Concertgebouw Orchestra à Amsterdam en septembre 2027 et chaque collaboration d’ici-là est un moment précieux, l’entente et l’admiration entre chef et phalange étant flagrantes. Les musiciens donnent leur meilleur, soit un tapis de cordes somptueux et des pupitres de bois parfois fort sollicités et toujours d’une belle expressivité.

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Tous seraient à citer, d’abord les deux premiers violons à l’ouverture de la troisième porte sur la salle du trésor, pour leurs interventions d’une parfaite musicalité, les vifs xylophones précédemment à l’ouverture de la première porte sur la salle de torture, après que l’ensemble des instrumentistes a soupiré un « ah » collectif pour suggérer les murs qui pleurent. Quant à l’habituel climax de l’ouverture de la cinquième porte, sur la salle donnant sur le domaine du maître de ces lieux, il est ce soir un déchaînement de décibels, d’où parvient tout de même à surnager le « Ah ! » à pleine voix de Judith, un flot acoustique torrentiel qui contraste avec les timides phrases a cappella de celle-ci – « Grand et beau est ton royaume ». Mäkelä également se donne corps et âme tout du long, dirigeant sans baguette et paraissant parfois creuser de sa main l'orchestre pour en faire jaillir la musique.

C’est la voix off enregistrée de l’acteur hongrois József Gyabronka qui annonce le conte en début de représentation, dans un noir total de la salle qui ajoute au mystère à venir. Dans le rôle-titre, le baryton canadien Gerald Finley possède sans doute une noblesse et une clarté vocales éloignées de la noirceur de timbre qu’on associe a priori au sombre Barbe-Bleue. Son personnage en dégage une humanité supplémentaire, tandis que ses notes les plus graves deviennent un peu plus discrètes, en comparaison de confrères barytons-basses défendant le rôle. Mais Finley reste un formidable chanteur et diseur, entre autres lorsqu’il s’exprime seul ou sur une petite épaisseur orchestrale.

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La mezzo américaine Irene Roberts est quant à elle en prise de rôle ici, sa Judith oscillant entre douceur envers son époux et force et détermination, sans jamais éprouver la peur, comme l’indique le livret. Certains aigus sont puissants et superbement projetés, la moitié inférieure du registre étant aussi bien exprimée, dans une bonne dose de vibrato.

Après de nouveaux tuttis très puissants à l’ouverture des deux dernières portes (auxquels l’orgue participe avec enthousiasme), l’atmosphère retombe vers un calme impressionnant. Le long silence de l’auditoire laissera place à une ovation libératoire, à l’issue de ce voyage aussi bien cérébral que musical.

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