Initialement prévue pour l'édition 2024 du Festival d’Aix-en-Provence, la représentation de concert des Vêpres siciliennes, dans leur version originale française créée par Giuseppe Verdi à Paris en 1855, avait dû être reportée pour raisons budgétaires. L’attente de deux ans n’a pas été vaine, à l’issue d’une exécution particulièrement excitante au Grand Théâtre de Provence.

Chef principal puis directeur musical de l’Opéra de Lyon entre 2015 et 2024, Daniele Rustioni retrouve pour l’occasion son ancien orchestre, à un niveau optimal de préparation et de concentration. Actuel principal chef invité du Metropolitan Opera de New York, l’Italien impulse une folle énergie, dans une gestique qui participe souvent au spectacle. Mais il sait aussi varier avec goût entre lentes pulsations, délicatesse de solos pour certains instruments (comme la clarinette, régulièrement sollicitée) et à l’opposé tuttis éclatants où les cuivres et percussions n’ont pas fait le voyage pour rien ! Rustioni reste toutefois attentif aux interventions des chanteurs sur scène, en conservant un volume sonore qui ne les met pas en difficulté.
Le plateau vocal est absolument royal pour les quatre rôles principaux, à commencer par Karine Deshayes en Hélène, dans une forme éblouissante. La pulpe vocale est charmante et la musicalité impeccable, en particulier pour passer certains très grands intervalles. Le registre aigu est devenu plus brillant que la partie la plus grave, celle-ci toutefois bien exprimée. Très attendu, son boléro du cinquième acte « Merci, jeunes amies » est superbement réussi, entre abattage, agilité déliée et notes piquées précises. A l’acte précédent, son plus doux « Ami, le cœur d’Hélène » est chanté sur le souffle et ne tombe pas dans le piège des redoutables descentes chromatiques, en fin d’air, qui démarrent à haute altitude.

John Osborn trouve lui aussi en Henri un rôle qui correspond idéalement à ses moyens – le ténor américain chante ce soir assez rarement en voix mixte ou de tête. Les aigus sont bien fermes et vaillamment tenus, dans une prodigieuse articulation du texte qui ne nécessite aucunement la lecture des surtitres.
Actuellement en troupe à l’Opéra de Cologne, Insik Choi est la révélation de la soirée : le baryton coréen marque le public aixois dans le rôle de Guy de Montfort, gouverneur de l’occupation française à Palerme et père naturel d’Henri. Son timbre est d’une rare noblesse et son instrument capable d’un fort volume. Dans un français de bonne qualité, l’interprète sait aussi donner du sens aux mots, comme dans son grand air de l'acte III « Au sein de la puissance », fort bien conduit et aux impressionnants aigus dans sa cadence finale.
Bien plus avancé dans la carrière, le vétéran Michele Pertusi conserve une belle autorité en Jean Procida, le patriote sicilien qui fera massacrer les Français à la conclusion, Montfort père et fils et Hélène compris. Véritable chant d’amour à la cité, « Et toi, Palerme », en ouverture du deuxième acte, véhicule l’émotion, sous un vibrato présent mais contrôlé.

Les titulaires des rôles secondaires amènent leurs contributions de qualité, tandis qu’on admire une fois de plus l’excellence des Chœurs de l’Opéra de Lyon, préparés avec le plus grand sérieux par Benedict Kearns. L’élocution est appliquée, la cohésion d’ensemble maintenue en permanence, ainsi que la qualité de son, aussi bien collective que par pupitres.
Tonnerre d’applaudissements aux saluts pour cet opus verdien au format du grand opéra français. Après un succès similaire pour Le Prophète de Meyerbeer en 2023, on peut espérer de nouveaux titres de ce répertoire pour les futures éditions aixoises…




















