Dans la Salle des Franciscains du Théâtre National de Nice, la musique de Heinrich Ignaz Franz von Biber, interprétée par l’Ensemble Artifices, semble naître de la pierre elle-même. Le concert s'inscrit dans la première moitié du Printemps des Arts de Monte-Carlo, dont l'édition 2026 s'intitule « Utopies – opus 1 », une thématique qui trouve ici une résonance particulièrement sensible dans l’univers sonore inventif et visionnaire du compositeur allemand.

L'Ensemble Artifices dans la Salle des Franciscains à Nice © Louise Chastain
L'Ensemble Artifices dans la Salle des Franciscains à Nice
© Louise Chastain

Le répertoire proposé ce soir met en lumière l’une des singularités majeures de son écriture : le recours à la scordatura, procédé qui consiste à modifier l’accord habituel du violon. Chaque pièce, allant de la spiritualité et virtuosité, de la Sonate du Rosaire X à la Sonate XIV jusqu’aux « Partiæ » du recueil Harmonia artificioso-ariosa, nécessite ainsi un instrument doté d'un accord singulier – comme en témoignent les violons exposés sur scène derrière les musiciens qui s'en empareront au fur et à mesure du programme –, conférant à chaque œuvre une identité sonore propre et un spectre de résonances unique.

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Dès les premières notes, l’auditeur est transporté dans un univers aux couleurs changeantes, où chaque pièce semble ouvrir un paysage différent — tour à tour pastoral, noble ou dévot. Ce pouvoir d’évocation immédiat constitue l’une des grandes forces de l’interprétation, qui ne laisse jamais l’écoute s’installer dans une routine. La musique de Biber y apparaît dans toute son originalité : vivante, mouvante, presque organique, respirant à travers ses tensions et ses passions.

Sous la direction engagée de la violoniste Alice Julien-Laferrière, l’ensemble déploie un jeu d’une grande précision. Concentrée, habitée, la musicienne mène ses partenaires avec une intensité contenue, sans jamais céder à l’excès. Les ornements, finement ciselés, s’intègrent avec naturel dans le discours, loin de toute démonstration gratuite. Ici, point de vibrato romantique : malgré quelques aspérités, le langage baroque s’affirme pleinement, porté par des trilles délicats et une articulation claire.

L’équilibre entre les instruments se révèle particulièrement soigné, à l’image des dialogues entre les deux violons. Mené par Mathieu Valfré au clavecin et à l'orgue, le continuo attentif et souple soutient le discours sans jamais l’alourdir, la basse restant d'une discrétion élégante sous les doigts de Maguelonne Carnus-Gourgues au violoncelle et à la viole de gambe. Cette clarté permet à chaque ligne de s’épanouir, dans une respiration collective très maîtrisée.

L'Ensemble Artifices dans la Salle des Franciscains à Nice © Louise Chastain
L'Ensemble Artifices dans la Salle des Franciscains à Nice
© Louise Chastain

Mais ce qui frappe surtout, c’est le travail sur les timbres. Aux violons s’ajoutent des couleurs inattendues, apportées par le théorbiste Carles Dorador : percussions délicates, cloches, évocations du vent ou des oiseaux... Ces interventions, parfois surprenantes, suscitent des réactions visibles dans le public, étonné par cette expressivité presque picturale de la musique instrumentale baroque.

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Ces percussions jouent un rôle moteur dans l’énergie des danses. Elles insufflent un élan vital aux gigues, sarabandes ou passacailles, rappelant combien le rythme est au cœur de cette musique. À l’inverse, certains moments suspendus invitent à une forme de méditation, dans une ambiance paisible renforcée par les lumières chaudes de la salle et l’attention recueillie des musiciens (Sonate du Rosaire X).

Les transitions entre les pièces, marquées par des réaccords fréquents, soulignent le caractère presque expérimental de cette musique, où chaque œuvre propose un nouvel espace sonore. À l’intérieur même des morceaux, l’interprétation accentue également les contrastes, faisant alterner avec netteté les changements de caractère.

On retiendra également l’émotion et l’admiration suscitée par le contexte du concert : dans son discours d’introduction, le directeur artistique du festival Bruno Mantovani a rappelé qu'Alice Julien-Laferrière se remettait tout juste d'une facture au poignet droit. L’engagement et la concentration déployés sur scène par la violoniste n’ont paru que plus remarquables.

Au fil de la soirée, une évidence s’est imposée : la musique de Biber n'a pas seulement été interprétée, elle a semblé se créer sous nos yeux. Entre liberté expressive, spiritualité et énergie de la danse, ce concert en a révélé toute la modernité. Une expérience sonore riche et habitée, qui confirme combien ce répertoire, longtemps resté dans l’ombre, mérite aujourd’hui toute notre attention.

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